samedi 10 octobre 2020

Galerie pragoise

Bonjour, en ce début d'automne retour à la littérature d'Europe de l'est avec un recueil de nouvelles de Leo Perutz, romancier juif autrichien La nuit sous le pont de pierre/Nachts unter der steinernen Brücke ouvrage initialement paru en 1953 et publié en France en 1987.

Davantage qu'un simple recueil de nouvelles, il s'agit plutôt d'une galerie de quatorze tableaux de la ville de Prague, à la charnière des seizième et dix-septième siècles, reliés entre eux par un jeu de correspondances. Alors capitale de la Bohême et du Saint-Empire romain germanique, la cité et ses habitants nous sont présentés sous deux angles. L'univers de la cour et de la chrétienté régi par l'empereur Rodolphe II, monarque rêveur et dépensier, amateur d'arts et de sciences, et la cité juive, fief de Mordechai Meisl, riche marchand, mécène de sa communauté. Les deux hommes que tout oppose sont cependant liés par un pacte secret et par la belle Esther, épouse de Meisl devenue l'amante de l'empereur par la grâce d'un charme onirique. Autour de ce trio, dont le sort tragique est dévoilé par petites touches en filigrane de chaque récit, l'auteur met en scène les destinées illustres ou obscures d'une foule de personnages. Musiciens mendiants, nobles aigrefins ou renégats, artisans besogneux, aubergistes bavards, alchimistes dépressifs et rabbins magiciens deviennent tour à tour protagonistes de cette chronique éclatée, mi-historique mi-légendaire. L'ensemble forme un monde à l'atmosphère fantastique où fantômes, anges et démons mêlent naturellement leurs pas à ceux des hommes. La plume dense de l'auteur oscille entre l'ironie cruelle et la douce nostalgie pour sa ville natale perdue à laquelle l'épilogue rend hommage. Il en résulte un roman baroque et envoûtant un peu difficile à aborder que je conseillerai dès le lycée aux bons lecteurs amateurs de la Renaissance.
Autoportait avec Donna Venusta par Hans von Aachen (vers 1585)
Terminons par un poème symphonique interprété à la harpe, à bientôt !

jeudi 17 septembre 2020

Apprivoisement

Bonsoir, nous allons parlerons aujourd'hui de handicap, de parentalité et d'acceptation de la différence avec une belle histoire de famille Ce n'est pas toi que j'attendais bande-dessinée autobiographique scénarisée et illustrée par Fabien Toulmé parue en 2014.
Le récit débute à l'hiver 2009. Fabien, sa femme brésilienne Patricia, enceinte de leur deuxième enfant, et leur petite fille Louise quittent le nordeste où ils résidaient depuis plusieurs années pour s'installer en région parisienne. Aux chamboulement du déménagement s'ajoute les difficultés du suivi de la grossesse qui semble pourtant se dérouler sous les meilleurs hospices. Malgré les inquiétudes du père, les échographies prédisent toutes l'arrivée d'une nouvelle fille en parfaite santé. Le choc est d'autant plus rude à la naissance lorsque les médecins annoncent aux parents que leur petite Julia est porteuse de trisomie 21. Commence un parcours mouvementé dans l'univers inconnu du handicap pour organiser au mieux la vie de leur fille et surmonter la déception initiale. L'auteur se livre avec une grande sincérité, ne cachant rien de la gamme complexe des sentiments qui l'ont habité durant les premiers mois de la vie de sa fille. De la violence du rejet initial éprouvé face à cet étrange nouveau-né, si différent de l'enfant dont il avait souhaité la venue, à l'apprivoisement progressif et la construction d'un profond attachement. Le lecteur, comme le narrateur, découvre progressivement Julia, fillette différente certes, et évoluant avec plus de difficultés, mais semblable aux autres par ses qualités et son appétit de vivre. Il en résulte un album attachant au ton aussi touchant que drôle et dépourvu de misérabilisme servi par un dessin clair et lisible. Un ouvrage que je recommande dès le collège à tous les publics, concernés ou non par le handicap.
Terminons par un témoignage en slam, à bientôt !

vendredi 28 août 2020

Maïeutique

Bonjour, pour bien débuter la rentrée revenons à la littérature jeunesse avec un roman d'apprentissage de la romancière américaine Karen Cushman La fille qui voulait décrocher la lune/The Midwife's Apprentice publié une première fois en France en 1996 sous le titre L'apprentie sage-femme.
Ce conte initiatique, situé dans une Angleterre médiévale et rurale empreinte de merveilles et de superstitions, débute par une rude nuit d'hiver. Une petite vagabonde d'une douzaine d'années, sans toit, ni famille, ni nom depuis sa plus tendre enfance, trouve refuge aux abords d'un village dans la chaleur d'un tas de fumier. Elle en tirée par la sage-femme du canton qui, contre le gîte et le couvert, accepte de la prendre à son service. Femme revêche et rapace mais respectée de tous pour son savoir, Jane la pointue ne traite pas sa nouvelle servante beaucoup mieux que les autres habitants du bourg, habitués à tourmenter et chasser les mendiants. L'apprentissage s'annonce difficile, mais la fillette, d'abord cantonnée aux tâches subalternes, s'ouvre peu à peu à la connaissance. Elle tâtonne, observe les faits et gestes de sa maîtresse, ose se confronter aux villageois plutôt que les subir et les fuir en petit animal apeuré. Elle réussit même au fil des mois à se lier d'amitié à quelques alliés sûrs et se baptise du nom d'Alice. Tout en apprenant à accoucher les femmes de leur progéniture, cette enfant auparavant dépourvue d'identité et d'avenir accouche d'elle-même en tant que personne libre d'avoir sa place dans le monde et de choisir son destin de sage-femme. La vie d'Alice nous est contée sur un ton à la fois émouvant et plein d'humour, le récit abonde en détails et personnages hauts en couleurs, mêlant le trivial au sublime. Il en résulte un excellent petit roman historique que je conseille dès le collège à tous les publics.
Le nouveau-né par Georges de la Tour (1648)
Terminons par un air de harpe, à bientôt !

vendredi 17 juillet 2020

American dream

Bonsoir, aujourd'hui nous allons parler des mirages de l'immigration, plus particulièrement de la fin du rêve américain avec Voici venir les rêveurs/Behold the dreamers, roman d'Imbolo Mbue, autrice camerounaise installée aux États-Unis,  paru en France en 2016.
Le récit débute à l'automne 2007. Jende Jonga, immigré illégal venu de Limbé, ville côtière au sud-ouest du Cameroun, installé depuis plusieurs années à New-York, a réussi à économiser un pécule assez conséquent pour permettre à sa compagne Neni et leur fils de venir le rejoindre. Mieux, son nouveau poste de chauffeur pour Clark Edwards, riche banquier chez Lehman Brothers, devrait leur offrir la stabilité suffisante pour s'enraciner et obtenir un jour la citoyenneté américaine. Au fil des mois, tout semble aller pour le mieux. En dépit de leurs différences, une certaine complicité se tisse entre le banquier, son chauffeur et leurs familles respectives, les Jonga devenant bien malgré eux dépositaires de certains secrets professionnels ou privés d'Edwards et de son épouse Cindy. Mais voici qu'arrive la crise des subprimes, et cette image de carte postale, où travail et bonne volonté suffiraient à combler tout fossé culturel ou social, vole en éclat. Le pays se délite et le rêve américain tourne au cauchemar d'un chacun pour soi où personne n'hésitera à recourir aux pires expédients pour parvenir à ses fins. La conclusion en demi-teinte apporte une  forme d'apaisement aux protagonistes mais les aura dépouillé de leurs dernières illusions. L'Amérique d'aujourd'hui n'est plus faite pour les rêveurs. L'autrice a bâti sa narration à l'aide d'une écriture haute en couleurs qui joue des clichés avec une certaine virtuosité. Il en résulte un roman à la fois sagace et sans prétention que je conseillerai à tous les lecteurs amateurs de tragi-comédies contemporaines.
New-York office/Bureau à New-York par Edward Hopper (1962)
 Terminons par un peu de R'n'B, à bientôt !