dimanche 10 mars 2019

Brigandage

Bonsoir, retour aux classiques de la littérature jeunesse avec en hommage à l'illustrateur alsacien Tomi Ungerer, récemment décédé la présentation de l'un de ses plus fameux albums Les Trois brigands, ouvrage paru pour la première fois en 1961.
Il était une fois trois horribles brigands vêtus de grands manteaux noirs et de hauts couvre-chefs noirs. Ils semaient la terreur dans tout le pays, dévalisant les diligences à l'aide de trois armes impressionnantes : un tromblon, un soufflet et une grande hache rouge. Forts de leur savoir-faire, les brigands amassèrent bientôt une immense fortune dans leur repaire secret, une grotte à flanc de montagne. Leur coffre rempli d'or et de pierres précieuses, s'il satisfaisait leur cupidité, ne leur était pourtant pas d'une très grande utilité. Que faire de tant de richesses lorsqu'on vit retranché de la société sans famille ni amis avec qui les partager ?
Un bon tour du destin leur apporta la compagnie qui leur manquait, ils dévalisèrent un jour une voiture qui ne transportait nulle richesse mais une petite fille dépourvue de parents que ses tuteurs conduisait à l'orphelinat, cruelle institution gouvernée par une mégère où l'enfant refusait catégoriquement de se rendre. Ni une ni deux, les trois brigands adoptèrent la petite Tiffany et, sur ses conseils, mirent à profit leur fortune pour accueillir d'autres enfants abandonnés. Cette joyeuse alliance des parias, illustrée d'un trait minimaliste très expressif et d'un jeu de contraste entre couleurs froides et chaudes, forme un excellent conte moderne plaisant à tout âge dès la maternelle.
Terminons par une chanson en hommage à quatre autres redoutables bandits
de grand chemin, à bientôt !

dimanche 27 janvier 2019

Acculturation

Bonsoir, volons aujourd'hui en direction de l'imaginaire d'Europe de l'est avec un roman fantastique estonien : L'Homme qui savait la langue des serpents d'Andrus Kivirähk, paru en France en 2013, parabole aussi inventive que grinçante sur la fuite du temps et l'acculturation qui, inévitablement, l'accompagne.
Le lecteur est introduit dans une Estonie médiévale fantaisiste peuplée de chasseurs-cueilleurs sylvestres qui, jadis, savaient la langue des serpents - l'idiome qui permet de communiquer avec les animaux et se faire obéir d'eux - pouvaient cueillir les vents, guerroyer à dos de loups et vivaient dans l'ombre bienveillante de la Salamandre, monstre volant protecteur du pays. Mais rien n'est éternel et, lorsque s'ouvre le récit, cette terre mythique est désormais occupée par des envahisseurs étrangers, les chevaliers teutoniques. Les habitants quittent en masse les bois pour s'installer dans des villages et cultiver la terre. Seuls quelques irréductibles persistent à vivre en forêt, à l'image en abyme d'un couple d'anthropopithèques éleveurs de poux géants, vestiges d'une époque encore antérieure. Le narrateur, le jeune Leemet, grandit dans cette atmosphère de déclin sans trop savoir où trouver sa place. Entre les villageois imbus de leurs nouvelles techniques et d'un Dieu unique importés par les conquérants qui ont renié leurs héritages les plus essentiels pour embrasser la modernité et les derniers habitants de la forêt qui vivotent dans la solitude et noient leur désespoir dans l'alcool ou un chamanisme fanatique, les échanges se font de plus en plus ardus jusqu'à sombrer dans la violence. Cette épopée de la fin d'un monde, rédigée sur un ton ironique et truculent, masque une grande mélancolie et un pamphlet sans concession contre les chantres du progrès comme ceux du conservatisme. Cette dimension morale fait de ce roman une lecture prenante et philosophique à conseiller aux lecteurs aguerris amateurs d'évasion intelligente.
Hel et ses frères, le loup Fenrir et le serpent de mer Jörmungand par Émil Doepler (1905)
Terminons sur un bel air mélancolique d'Arvo Pärt, à bientôt !

mercredi 9 janvier 2019

Epouses sauvages

Bonsoir et bonne année à tou-te-s, meilleurs vœux pour 2019 ! Afin de bien débuter l'année retournons au manga historique et à la griserie des grands espaces avec Bride stories, série illustrée et scénarisée par Kaoru Mori dont dix tomes sont parus en France depuis 2011.
L'action se situe sur les routes d'Asie centrale durant la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Des  steppes de la route de la Soie à Ankara, en passant par les rives de la mer d'Aral, le lecteur est introduit au sein d'un ensemble de sociétés complexes par le biais de l'institution du mariage. Rude affaire dans un contexte de rivalité clanique où les femmes sont encore objets d'échanges politiques et soumises à des codes sociaux restrictifs. Leur existence est pourtant loin de se réduire aux clichés orientalistes. La plupart cultivent nombre de talents utiles pour survivre en ces contrées encore sauvages et plus d'une astuce pour contourner les lois des hommes. Telle Amir, vingt ans, cavalière et chasseresse accomplie, mariée à Karluk, garçon de huit ans son cadet à qui elle tient lieu de sœur aînée en attendant qu'ils puissent vivre comme mari et femme, ainsi que Talas, jeune veuve déterminée à préserver les pâtures familiales de la convoitise de ses voisins, ou encore Anis, accablée d'ennui entre les murs de son palais, qui parvient à garder près d'elle la femme dont elle est éprise en poussant son mari à la prendre comme seconde épouse. Les pérégrinations de Smith, explorateur anglais, témoin discret des mutations d'une région fragilisée par l'imminence d'une guerre entre empires russe et ottoman, font le lien entre leurs histoires. Les ambiances intimistes ou épiques que traversent les protagonistes sont rendues à merveille par un dessin d'une précision et d'une minutie époustouflantes qui font de ce manga une attachante galerie de portraits et une étude civilisationnelle passionnante à conseiller à tous les publics adolescents et adultes amateurs d'ethnologie.
Terminons par un poème symphonique russe, à bientôt !

lundi 3 décembre 2018

Ex libris

Bonsoir, aujourd'hui retour à la littérature jeunesse avec le thème rebattu de l'exploration de l'univers des livres à l'usage des adolescents, traité avec finesse par Gudule dans son roman La bibliothécaire, sympathique ouvrage fantastique paru en 1995.
Guillaume, lycéen rêveur, a pris l'habitude d'épier sa voisine, une vieille dame qui chaque soir rempli inlassablement les pages d'un carnet de sa belle écriture. Surveillance motivée par un étrange phénomène, car dès que l'aïeule sommeille, une ravissante jeune fille quitte son appartement pour s'en aller vagabonder dans les rues obscures. Sous le charme, l'adolescent parvient une nuit à rattraper et aborder l'apparition qui lui révèle n'être autre qu'une projection de l'âme d'Ida, l'ancienne bibliothécaire du quartier. La magie des mots anime ce fantasme qui, quoique ayant vécu entouré de livres, ressasse nuit après nuit le regret de n'avoir pas pu devenir écrivain. La mort de la vieille femme met brutalement fin à l'évanescente existence de sa création et Guillaume, prêt à tout pour ramener à la vie sa bien-aimée, se met en tête d'apprendre à écrire pour faire d'Ida son propre fantasme. Entreprise périlleuse qui le conduira avec son meilleur ami Doudou - bon élève et rappeur émérite - dans un voyage mouvementé au cœur d'une bibliothèque, à la rencontre de divers personnages de fiction et leurs univers. Ce voyage initiatique entamé par amour se révèle une métaphore de l'initiation au plaisir de lire dépourvue de lourdeur pédagogique que je conseille à tous les publics - spécialement aux plus réfractaires ! - dès le collège.
 
Terminons par un petit tour dans la bibliothèque labyrinthique du regretté 
Umberto Eco, à bientôt !