mardi 4 septembre 2018

Eveil

Bonsoir, souhaitons-nous à tou-te-s une rentrée en douceur après la pause estivale avec une délicate bande-dessinée, Cet été-là/This One Summer, parue en 2014, tranche de vie scénarisée et illustrée par Mariko et Jillian Tamaki, deux artistes canadiennes, cousines et complices en création. 
Awago beach, petite localité cise au bord d'un lac canadien où Rose et Windy se retrouvent chaque année, avec leurs familles, pour goûter aux joies des grandes vacances. Mais cet été là les jeux habituels prendront une dimension nouvelle. Les fillettes, au seuil de l'adolescence découvrent de nouveaux centres d'intérêts, se questionnent sur les choses de la vie, le monde des adultes qu'elles abordent avec autant de prudence que de curiosité en rêvant à leur futur et espionnant les jeunes gens de leur voisinage. Simple jeu qui prendra un tour plus sérieux face aux détresses et secrets latents constatés sous l'apparente insouciance des beaux jours. Pour Rose en particulier, dont la mère semble gagnée depuis leur arrivée par une mystérieuse mélancolie, cet été signe la fin d'une certaine innocence. Le regard et le crayon sensibles et vifs des autrices transfigurent ainsi le déroulement somme toute banal de congés à la campagne - entre baignades, barbecues, séances de cinéma maison et balades à vélo - en un récit d'une grande justesse sur cette période d'éveil fondatrice. Une lecture dont on ressort nostalgique à conseiller à tous les publics dès le collège lorsqu'arrive l'heure des questionnements.
Terminons par un peu de folk, à bientôt !
 

mardi 17 juillet 2018

Saga sociologique

Bonsoir, aujourd'hui revue d'un roman d'apparence sage et plus complexe qu'il n'y parait Les Bourgeois d'Alice Ferney, paru en août 2017. Une saga familiale un peu particulière, moins romanesque - comme l'exige habituellement le genre - qu'historiographique. Il s'agit pas ici de sonder les cœurs des protagonistes, qui ne se livrent ici qu'avec pudeur, que d'étudier le passage du temps sur une classe sociale.
Les Bourgeois forment une respectable famille parisienne catholique dont le patronyme évoque le mode de vie, aussi aisé que rigide. On suivra leur cheminement intime et social, de la fin de la Première guerre mondiale à nos jours, plus particulièrement les destinées de dix frères et sœurs, nés entre 1920 et 1940, époque charnière d'entrée dans la modernité. Entre le carnage des guerres mondiales et conflits de la décolonisation, l'euphorie des Trente Glorieuses et les désenchantements de l'après Mai 68, la fratrie Bourgeois mène son petit bout de chemin, ses membres tour à tour soudés et desservis par un héritage et des valeurs balançant entre droiture et conservatisme. Certains reproduiront à la lettre le modèle familial, les carrières prestigieuses dans l'armée, la magistrature, les mariages précoces et la fondation de familles nombreuses, d'autres s'en éloigneront. Tous demeureront unis par le souvenir des joies et drames de leur jeunesse, en particulier le décès de leur mère à la naissance de son dernier enfant. La narratrice, une femme entre deux âges à la plume élégante de conteuse et d'historienne, semble bien connaitre cette tribu, même si elle prend soin de laisser dans l'ombre sa place exacte dans leur arbre généalogique. Scrutant ses ascendants d'un œil malicieux, elle en dresse un portrait tendrement critique, dénué de complaisance comme de jugement arbitraire. Il en résulte un roman intelligent et ambitieux que je recommande à tous les publics dès le lycée.

Terminons par un tube au titre bien à propos d'un groupe de rock versaillais, à bientôt !

jeudi 28 juin 2018

Sans refuge

Bonsoir, à l'heure où le nombre de réfugiés dans le monde augmente et tant d'enfants se retrouvent séparés de leurs familles par les conflits, il est bon de rappeler que ces situations ne sont pas des drames exotiques lointains et existèrent il n'y a pas si longtemps, à grande échelle, en Europe. La bande-dessinée Seule scénarisée par Denis Lapière et illustrée par Ricard Efa, parue en janvier 2018, relate ainsi l'histoire vraie d'une enfant prise dans la tourmente de la guerre d'Espagne.
Le récit débute dans un petit village de Catalogne à la fin des années trente. L'héroïne, Lola va sur ses sept ans, elle a été confiée à ses grands-parents à la naissance de sa sœur, trois ans plus tôt, n'a pas revu ses parents depuis et ne conserve d'eux que de très vagues souvenirs. La guerre a éclaté, les vivres manquent, on est sans nouvelle de son père, mobilisé. Pourtant la fillette mène une existence heureuse et paisible dans cette campagne reculée jusqu'à ce que son hameau devienne la cible des avions franquistes. Commence un périple chaotique durant lequel la petite fille se retrouve ballotée entre divers refuges et familles d'accueil provisoires que l'avancée des troupes ennemies contraint à abandonner régulièrement. Souvent seule, s'interrogeant  sur le sort des siens, Lola en viendra même à fuguer pour retrouver sa ville natale où, elle l'espère, l'attend sa mère. Ce périple est à la fois charmant et déchirant. La douceur des illustrations, rondes et colorées, exprime le contraste saisissant entre les attentes normales de tendresse et sécurité de l'enfance confrontées aux brutalités de la guerre et de l'abandon. Il en résulte un bel album d'histoire et de mémoire familiale - la petite Lola, aujourd'hui octogénaire, est en effet la grand-mère de l'épouse d'Efa - à conseiller à tous les publics à partir de la primaire.
Terminons par un peu de flamenco moderne, à bientôt !

mardi 12 juin 2018

Enéide féminine

Bonsoir, aujourd'hui retour aux mythes antiques et aux lettres classiques avec Lavinia d'Ursula K. Le Guin, beau roman paru en France en 2011, relecture de l'Énéide, le long poème épique inachevé de Virgile, d'un point de vue féminin.
Dans l'épopée d'Énée l'illustre guerrier exilé, rescapé de la chute de Troie, fils de la déesse Vénus/Aphrodite et fondateur de la dynastie des futurs souverains de Rome, le personnage de Lavinia n'est qu'un prétexte narratif sans relief. La dernière épouse du héros qui, en tant qu'héritière du royaume du Latium, lui offre la couronne et la possibilité de rebâtir un empire après qu'il ait vaincu sa cohorte de prétendants. Par un tour de passe-passe littéraire, l'autrice change la vierge muette en narratrice sagace dépositaire d'une histoire déjà écrite. Lavinia est en effet, dès les prémisses du récit, mise au courant de son déroulement aussi bien que de son propre caractère fictif. Elle a croisé dans un sanctuaire reculé l'ombre du poète Virgile mourant qui lui a confié sa déception de ne pouvoir terminer son œuvre et se rachète du rôle médiocre qu'il lui attribué en lui livrant ses secrets. La princesse se retrouve donc tout à la fois libérée par ce savoir des projets matrimoniaux de ses parents et entravée dans la toile d'un futur sur laquelle elle n'a pas de prise. Quoique j'ai été légèrement déçue que Lavinia ne se rebelle pas plus ouvertement, sa révolte demeurant assez sage, je ne peux que conseiller ce récit lyrique et érudit, hommage à Virgile et belle restitution du Latium de l'âge de bronze doublée d'une réflexion jamais pesante sur le destin et le travail d'écriture, à tous les publics dès le lycée.
 
Terminons par l'évocation en musique des amours de Didon et d'Énée, à bientôt !