mardi 12 juin 2018

Enéide féminine

Bonsoir, aujourd'hui retour aux mythes antiques et aux lettres classiques avec Lavinia d'Ursula K. Le Guin, beau roman paru en France en 2011, relecture de l'Énéide, le long poème épique inachevé de Virgile, d'un point de vue féminin.
Dans l'épopée d'Énée l'illustre guerrier exilé, rescapé de la chute de Troie, fils de la déesse Vénus/Aphrodite et fondateur de la dynastie des futurs souverains de Rome, le personnage de Lavinia n'est qu'un prétexte narratif sans relief. La dernière épouse du héros qui, en tant qu'héritière du royaume du Latium, lui offre la couronne et la possibilité de rebâtir un empire après qu'il ait vaincu sa cohorte de prétendants. Par un tour de passe-passe littéraire, l'autrice change la vierge muette en narratrice sagace dépositaire d'une histoire déjà écrite. Lavinia est en effet, dès les prémisses du récit, mise au courant de son déroulement aussi bien que de son propre caractère fictif. Elle a croisé dans un sanctuaire reculé l'ombre du poète Virgile mourant qui lui a confié sa déception de ne pouvoir terminer son œuvre et se rachète du rôle médiocre qu'il lui attribué en lui livrant ses secrets. La princesse se retrouve donc tout à la fois libérée par ce savoir des projets matrimoniaux de ses parents et entravée dans la toile d'un futur sur laquelle elle n'a pas de prise. Quoique j'ai été légèrement déçue que Lavinia ne se rebelle pas plus ouvertement, sa révolte demeurant assez sage, je ne peux que conseiller ce récit lyrique et érudit, hommage à Virgile et belle restitution du Latium de l'âge de bronze doublée d'une réflexion jamais pesante sur le destin et le travail d'écriture, à tous les publics dès le lycée.
 
Terminons par l'évocation en musique des amours de Didon et d'Énée, à bientôt !

vendredi 25 mai 2018

Deux angles

Bonjour, ce matin retour à la bande-dessinée, un peu d'histoire québecoise avec un diptyque mettant en scène la fondation de Montréal. Ville-Marie/Osheaga 1642, scénarisé et illustré par François Lapierre, Maud Tzara et Jean-Paul Eid, est paru en France en octobre 2017 à l'occasion du trois-cent-soixante-quinzième anniversaire de la ville.
L'Histoire peut se lire sous plusieurs angles, ainsi les deux albums adoptent les points de vue européen et amérindien et sont titrés d'après les premiers noms du site de Montréal. Ville-Marie, fort français, et Osheaga, ancienne cité iroquoise, abritent en cette année 1642 des populations empêtrées dans un écheveau politique complexe. Les conflits entre puissances européennes colonisatrices et nations indigènes, elles-mêmes très divisées, certaines ayant noué diverses alliances commerciales ou militaires avec les colons, se concentrent autour de cette grande île fluviale où une mission française souhaite établir sa terre promise et évangéliser dès que possible les autochtones. Le récit, à la manière d'un roman de formation, suit les destinées de plusieurs jeunes gens, alliés ou rivaux au gré des circonstances, à la recherche d'une place et d'une terre stables dans ce monde brutal en pleine transformation. L'action est un peu longue à démarrer du fait de la description précise et amplement documentée du contexte historique  et géographique qui donne au scenario une tournure quelque peu didactique, mais demeure fluide. Le dessin vif et coloré rend à merveille l'ambiance et les paysages de forêts et fleuves d'Amérique du Nord. Il en résulte un diptyque que je recommande à tous les publics dès le collège.
Terminons par une ballade d'un groupe punk québecois, à bientôt !

mardi 8 mai 2018

Intouchables

Bonjour, aujourd'hui présentation d'un ouvrage de politique féministe important, Intouchables ? People, justice et impunité coécrit par Yaël Mellul et Lise Bouvet, paru en mars 2018. Alors que le sujet des violences masculines envers les femmes est revenu en force dans l'actualité des derniers mois, notamment avec le mouvement #Metoo, on constate, en dépit d'avancées non négligeables que l'impunité et les peines légères demeurent la règle pour la grande majorité des hommes qui perpètrent ces crimes.
Cette impunité est d'autant mieux assurée que les agresseurs sont puissants. Les autrices analysent, sous l'angle juridique, médiatique et sociétal, quatre affaires fameuses, les cas Polanski, Cantat, DSK et Tron qui illustrent chacun une facette de la violence envers les femmes : pédocriminalité, meurtre conjugal, viol et prostitution, violences sexuelles dans le cadre du travail. Si la culture machiste excuse déjà les hommes ordinaires accusés de violences, le discours médiatique de disculpation des agresseurs est particulièrement complaisant envers les célébrités. Les statuts d'homme politique et d'artiste confèrent une aura qui amène leurs supporteurs à tout faire pour minimiser leurs actes. Réflexe de classe oblige, un homme exceptionnel a droit à des prérogatives exceptionnelles et ne peut être jugé comme le péquin moyen. Avec, entre autres, des pages très fortes sur la conception faussée - et largement répandue - de l'art censé purifier les créateurs de leur violence, ou la disqualification systématique des victimes qualifiées tour à tour de menteuses, femmes vénales, violentes et manipulatrices ou encore Lolita perverse... Un livre dur et nécessaire que je conseille à tous les publics intéressés par le féminisme dès le lycée pour remettre le monde à l'endroit et trouver les moyens de se mobiliser.
Terminons par une ritournelle combattive, à bientôt !

samedi 21 avril 2018

Banlieue alternative

Bonsoir, aujourd'hui retour à notre époque tourmentée et plus particulièrement à la région parisienne avec une sympathique bande-dessinée, La petite couronne de Gilles Rochier parue en septembre 2017. Une chronique bienveillante et désenchantée du quotidien en banlieue loin des lieux communs du sensationnalisme journalistique.
La petite couronne, trois départements de banlieues désargentées loin des ors de Paris dont les habitants, tout à la gestion des difficultés de leur vie, tentent de se ménager des petits moments de détente et de palabres. On suit deux quadragénaires, pères de famille, dans une succession de saynètes du quotidien. Entre les petites combines pour pallier le chômage, les astuces pour profiter des promotions au supermarché, les enfants qu'il faut amener à l'école et à leurs diverses activités, sans parler du plan mis en place pour court-circuiter le business du dealer fermement installé dans le hall de la résidence, il reste tout de même un peu de temps pour se poser sur un banc, histoire de souffler un peu et discuter à bâton rompu, refaire le monde, se recréer des alternatives. Le ton demeure léger malgré l'évocation de sujets durs comme les attentats de Charlie Hebdo, la précarité ou les violences policières. Les personnages, un peu étonnés de se retrouver loin des frasques de leur jeunesse, semblent s'être résignés à une maturité sinon apaisée du moins paisible. Le dessin nerveux et précis, en bichromie de jaune et d'ocre, alterne petites cases et vues panoramiques des cités comme une caméra suivant les pérégrinations des protagonistes. Une chronique sociétale douce amère à découvrir pour tous les publics dès le collège.
Terminons par un petit hymne fraternel, à très bientôt !