lundi 3 décembre 2018

Ex libris

Bonsoir, aujourd'hui retour à la littérature jeunesse avec le thème rebattu de l'exploration de l'univers des livres à l'usage des adolescents, traité avec finesse par Gudule dans son roman La bibliothécaire, sympathique ouvrage fantastique paru en 1995.
Guillaume, lycéen rêveur, a pris l'habitude d'épier sa voisine, une vieille dame qui chaque soir rempli inlassablement les pages d'un carnet de sa belle écriture. Surveillance motivée par un étrange phénomène, car dès que l'aïeule sommeille, une ravissante jeune fille quitte son appartement pour s'en aller vagabonder dans les rues obscures. Sous le charme, l'adolescent parvient une nuit à rattraper et aborder l'apparition qui lui révèle n'être autre qu'une projection de l'âme d'Ida, l'ancienne bibliothécaire du quartier. La magie des mots anime ce fantasme qui, quoique ayant vécu entouré de livres, ressasse nuit après nuit le regret de n'avoir pas pu devenir écrivain. La mort de la vieille femme met brutalement fin à l'évanescente existence de sa création et Guillaume, prêt à tout pour ramener à la vie sa bien-aimée, se met en tête d'apprendre à écrire pour faire d'Ida son propre fantasme. Entreprise périlleuse qui le conduira avec son meilleur ami Doudou - bon élève et rappeur émérite - dans un voyage mouvementé au cœur d'une bibliothèque, à la rencontre de divers personnages de fiction et leurs univers. Ce voyage initiatique entamé par amour se révèle une métaphore de l'initiation au plaisir de lire dépourvue de lourdeur pédagogique que je conseille à tous les publics - spécialement aux plus réfractaires ! - dès le collège.
 
Terminons par un petit tour dans la bibliothèque labyrinthique du regretté 
Umberto Eco, à bientôt !

mercredi 14 novembre 2018

Esthétisme destructeur

Bonjour, pour continuer notre série sur la littérature japonaise, nous parlerons aujourd'hui du roman Le Pavillon d'Or de Yukio Mishima paru en 1956, œuvre basée sur un fait divers réel, l'incendie volontaire du Pavillon d'Or de Kyoto par un jeune moine en 1950.
Le récit débute donc à Kyoto à la fin de la Seconde guerre mondiale. Le narrateur, Mizoguchi, adolescent timide affligé d'un bégaiement des plus handicapants, est engagé comme novice au Pavillon d'Or, temple bouddhiste et chef d’œuvre architectural conservé intact depuis plus de cinq siècle, dont son père, bonze, lui vante depuis l'enfance la parfaite beauté. D'abord charmé et honoré d'entrer au service d'une si vénérable institution, il se sent cependant vite écrasé par la splendeur inaltérable de cette construction qui semble narguer les ravages du temps, de la guerre et l'incurie de sa propre existence. En but à l'échec tant dans son cursus de novice que dans sa vie amoureuse, écrasé par des humiliations d'enfance consécutives à son incapacité à communiquer qui semblent ne pas devoir prendre fin, Mizoguchi développe peu à peu un ressentiment obsessionnel à l'égard du Pavillon d'Or. Incarnation de la beauté physique et morale, le temple cristallise ses désirs d'accomplissement frustrés et finit par lui apparaître comme une injure permanente à sa personne dont seul le feu pourra le délivrer. Il résulte de cette exploration paranoïaque du rapport à la beauté un roman psychologique tout en finesse à l'écriture réflexive et poétique, quoique parfois un peu nébuleuse, dont je conseille la lecture à tous les publics amateurs d'esthétisme dès le lycée.
Terminons sur quelques notes de Debussy, à bientôt !

jeudi 25 octobre 2018

Deuil 2.0

Bonsoir, comme approche la Toussaint, découvrons aujourd'hui une bande-dessinée fort originale sur le deuil et les secrets de famille, Oublie mon nom/Dimentica il mio nome, parue en France en 2017, scénarisée et illustrée par le dessinateur italien Michele Rech alias Zerocalcare qui s'est fait connaître entre autre par un reportage dessiné sur Kobané.
A la mort de sa grand-mère dont il était très proche, Zerocalcare hérite d'un chagrin difficile à gérer et d'une belle somme d'interrogations qui le lancent dans une enquête généalogique loin d'être de tout repos. Quelques objets précieux venus du passé, des souvenirs de multiples déménagements dessinent le portrait d'une vie cosmopolitique chaotique. Comment une femme née à Nice et élevée par des aristocrates russes exilés a-t-elle terminé sa vie dans le quartier de Rebibbia, banlieue romaine populaire ? Pourquoi certains membres de la famille semblent-ils avoir disparu sans laisser de traces et qui peut bien être cette petite fille dont plus personne n'évoque le nom ? Pour restituer une vérité trouble, l'auteur choisit de faire fi du réalisme et construit sa quête sur de multiples digressions décalées et métaphores oniriques tissées de diverses références à la pop-culture. Son trait prête à ses proches des traits d'oiseaux ou de renards, des fantômes et autres créatures monstrueuses surgissent de l'obscurité des mémoires pour torturer ou éclairer les vivants. Le ton du récit, oscillant avec justesse entre émotion pudique et humour loufoque décapant, fait de cette bande-dessinée un excellent conte postmoderne, chronique 2.0 du deuil autant que du passage à la maturité. Une lecture recommandée à tous les publics dès le lycée.
Et pour filer la métaphore du renard - à lire pour comprendre ;) - terminons par un petit générique de dessin animé, à bientôt !

lundi 1 octobre 2018

Cobayes

Bonsoir, puisqu'on commémore en ce moment à Paris les cent-cinquante ans des relations diplomatiques entre la France et le Japon, je vais essayer de vous présenter ces prochains mois plusieurs œuvres d'auteurs japonais. Nous parlerons aujourd'hui de médecine et de conflits familiaux avec Kaé ou les deux rivales de la romancière Sawako Ariyoshi récit paru en version originale en 1966.
Le récit débute au Japon à la fin du dix-huitième siècle, Kaé, fille de noble rang, épouse par procuration le fils aîné d'une lignée de médecins, encore éloigné de la maison paternelle par ses études. Qu'importe cette absence, la jeune femme est accueillie avec chaleur par sa belle-famille, en particulier par Otsugi sa belle-mère, maîtresse femme dont la beauté n'a d'égale que l'intelligence, à laquelle elle voue une grande admiration. Le retour de Seishū, leur fils et époux, va cependant briser cette harmonie. Une sourde rivalité se déclenche entre les deux femmes pour la prééminence auprès du jeune scientifique devenu chef de la famille qui, de son côté, consacre tout son temps libre à la mise au point d'un anesthésique destiné à rendre possible l'ablation chirurgicale d'un cancer. Après dix ans de recherches et d'expériences sur des animaux, la recette semble au point et prête à être testée sur des humains. Kaé et Otsugi se proposent alors comme cobayes, chacune se faisant gloire de risquer sa vie pour supplanter sa rivale et briller par son abnégation. Lutte tragique dont aucune ne ressortira indemne. Cette trame compose un brillant roman naturaliste, basé sur des faits historiques, ainsi qu'une auscultation sans concession de la condition féminine, une œuvre cruelle rédigée d'une plume délicate que je conseille à tous les publics dès le lycée.
Terminons par une revue d'expériences médicales surprenantes, ce qu'il advient lorsque des chercheurs testent sur eux-mêmes leurs inventions, à bientôt !