dimanche 22 mars 2020

Doudou surréaliste

Bonjour, puisque nous voilà confinés en nos domiciles pour une période indéterminée, il est temps d'essayer de rêver, ce matin repartons vers la fiction moderne avec un conte surréaliste à tiroirs Ours/Osos de l'écrivain argentin Diego Vecchio paru en 2013.
Rien ne va plus à Buenos Aires, dévastée par une épidémie d'insomnie infantile. Les bambins, victimes depuis plusieurs mois d'un mystérieux sortilège les rendant incapables de trouver le repos, transforment les nuits de leurs malheureux parents en enfer. Face à ce fléau, un seul remède, l'ours Doux Dodo, la peluche miraculeuse qui casse la résistance des petits insomniaques en leur inventant quantité de jeux et d'histoires à dormir debout, jusqu'à les mener, sans qu'ils s'en rendent compte, dans les bras de Morphée. Dans un magasin dévalisé, une jeune mère de famille parvient à subtiliser in extremis un exemplaire du doudou prodigieux qu'elle offrira à sa progéniture, laquelle s'apprête à passer une étrange nuit auprès d'un ours plus retors que ce que son allure innocente laisse présager. Malgré les apparences ce livre n'est pas un conte initiatique pour enfant, ni un récit d'épouvante ou une parabole sur le rêve et les mystères du sommeil mais un joyeux mélange de toutes ces composantes et bien d'autres encore, récit à tiroirs parfaitement maîtrisé. On y croise, bien sûr, quantité d'ours bienveillants ou maléfiques, une grenouille vedette de la télévision, un ogre rancunier changé en kleenex, des moutons emprisonnés, des rhinocéros guerriers et même un clone crasseux de Casimir. Tout ce joli monde s'étant retrouvé dans les égouts de la métropole par l'entremise des tuyaux de salles de bain à la suite d'une ignoble machination que je vous laisse découvrir. Il en résulte un ouvrage surréaliste décapant que je conseille à tous les amateurs de contes et de contraintes oulipiennes.
Le petit paresseux par Jean-Baptiste Greuze (1755)
Terminons par une chanson tissée de figures de style, à bientôt !

samedi 29 février 2020

Mauvais choix bis

Bonjour, en ce début d'année où l'on se prépare à commémorer les soixante-quinze ans de la fin de la Seconde guerre mondiale et où l'Allemagne fait à nouveau face à ses démons, il me paraît pertinent de présenter le bel album de la dessinatrice allemande Barbara Yelin, Irmina paru en France en 2014.
Si on a beaucoup glosé sur les bourreaux, le comportement de l'ensemble de la population allemande sous le nazisme pose question, comment d'une manière générale des gens ordinaires peuvent-ils cautionner des régimes criminels ? L'histoire de l'héroïne éponyme inspirée de la grand-mère de l'autrice, est à ce titre exemplaire. Jeune fille d'extraction modeste, indépendante et ambitieuse, Irmina débarque à Londres en 1934 pour poursuivre des études de secrétaire, et, en parallèle à sa vie d'apprentie dactylographe noue une relation avec un étudiant en droit d'Oxford, jeune homme de couleur venu de La Barbade. Mais le manque d'argent et l'aggravation des tensions politiques poussent la jeune femme à quitter l'Angleterre. La perte de contact avec son petit ami achève de la fixer en Allemagne où, toujours en quête d'ascension sociale, elle accepte d'épouser un architecte membre de la SS. A partir de là, Irmina, sans enthousiasme ni état d'âmes, traverse la guerre en fermant les yeux, refusant de voir la persécution des Juifs et l'ampleur du chaos dans lequel sombre son pays. Elle terminera le conflit veuve avec un enfant, murée pour toujours dans le silence, son attitude reflétant celle de la majorité de ses compatriotes et de la plupart des gens en situation de conflit. Les politiques meurtrières ne peuvent prospérer que par opération conjointe de l'égoïsme le plus banal et du déni. Une bande-dessinée salutaire, illustrée de beaux camaïeux de couleurs sombres ou lumineuses que je conseille à tous les publics dès l'adolescence, en particulier aux collégiens et lycéens comme support pédagogique.
Terminons sur un extrait d'opéra écrit en camp de concentration, à bientôt !

dimanche 16 février 2020

Tendre frontière

Bonjour, à l'occasion de la Saint-Valentin, nous parlerons bien sûr d'amour mais également de conflits émotionnels et territoriaux avec le roman Sous la même étoile / גדר חיה de Dorit Rabinyan, autrice israélienne d'origine iranienne. L'œuvre, publiée en France en 2017, a fait scandale lors de sa parution en Israël.
New-York automne 2002, Liat, la narratrice, traductrice israélienne fraîchement débarquée de Tel-Aviv, rencontre Hilmi, peintre palestinien natif d'Hébron, installé aux États-Unis depuis plusieurs années. C'est le coup de foudre, les deux amants ne se quittent plus, tout en sachant que leur vie commune arrivera à échéance l'été suivant, lorsque Liat retournera en Israël. La jeune femme confesse sans détour ses tourments et la difficulté qu'il y a pour elle à assumer cet amour et le regard mi-sceptique mi-bienveillant de leurs proches. À New York, elle et son compagnon sont rapprochés par leur physique moyen-oriental qui les entoure d'une aura de méfiance dans cette Amérique encore sous le coup des attentats du 11 septembre, et par la nostalgie de leur pays. Les souvenirs de la terre natale, sa chaleur, ses paysages colorés, ses poèmes délicats et ses nourritures succulentes, bercent leur quotidien au sein de la métropole agitée, prise dans les glaces d'un hiver rigoureux. En Israël où la Palestine et l'arabité sont vus comme une menace à conjurer, il en va tout autrement. Le titre en hébreu fait d'ailleurs référence non pas au ciel commun aux amants, mais à la haie de démarcation, présente tant sur le territoire des deux peuples que dans le cœur de Liat. Une frontière que la jeune femme n'aura pas le temps de laisser s'attendrir puisque le destin se chargera de les séparer de façon définitive. Je conseille ce beau récit autobiographique, écrit en hommage à l'artiste Hassan Hourani, au style enchanteur et passionné, malgré quelques longueurs, à tous les publics amateurs de romances intelligentes dès le lycée.
Hassan everywhere par Hassan Hourani (2003)
Terminons par la ballade d'une jeune chanteuse palestinienne, à bientôt !

jeudi 30 janvier 2020

Duelle

Bonjour, ce matin retour à la bande-dessiné historique en costumes avec un troublant diptyque biographique de deux grandes figures de la Renaissance La Vierge et la Putain : Élisabeth Tudor & Marie Stuart de Nicolas Juncker, œuvre double parue en 2015.
La figure duelle de la couverture introduit les deux tomes, conçus et dessinés en miroir l'un de l'autre pour évoquer le destin de deux souveraines, cousines et rivales en lice pour la couronne d'Angleterre. Le titre de la bande-dessinée évoque quand à lui le regard des hommes de leur entourage, souverains, parents, soupirants ou conseillers, tour à tour méprisants, admiratifs, jaloux ou énamourés, qui s'invitent au cours de la narration pour témoigner comme face à une caméra d'un ton trivial et moderne rappelant la série Kaamelott. Ces deux femmes que tout oppose, Élisabeth Tudor, la protestante née en prison, bâtarde d'Henri VIII à qui le trône n'a échu que par hasard, et Marie Stuart, la catholique venue au monde reine d'Ecosse, brièvement souveraine de la France qui terminera, elle, ses jours en captivité, executée sur ordre de sa cousine, n'ont pour seul point commun que de se retrouver investies du pouvoir monarchique dans une Europe régie par les hommes et de mettre à mal les règles attribuées à leur sexe pour pouvoir le conserver, Élisabeth Tudor refusant de se marier et d'enfanter un héritier et Marie Tudor, menant une armée à la bataille pour reconquérir son pays. Le récit est mené à un rythme efficace et servi par un dessin à la fois précis et caricatural, les expressions outrancières des personnages amortissant l'aspect tragique de l'existence des deux reines. Il en résulte une bande-dessinée instructive et divertissante que je conseille à tous les publics férus de la Renaissance et des séries télévisées dès la fin du collège.
Terminons par quelques conseils cosmétiques d'une favorite célèbre, à bientôt !