mardi 14 septembre 2021

Luminescence

Bonjour, en ce début d'automne, alors que chacun reprend le chemin de son travail, nous allons revenir à la bande-dessinée historique avec un album engagé, Radium Girls de l'illustratrice Cyrielle Evrard, dite Cy. Histoire d'un scandale industriel oublié parue en 2020.
Le récit débute dans le New Jersey au tournant des années vingt et s'attache aux pas d'un groupe de six jeunes femmes employées par la United States Radium Corporation. Leur tâche consistent alors à peindre des cadrans de montres au moyen d'une peinture phosphorescente au radium. Chaque jour les ouvrières s'appliquent, penchées sur leur ouvrage, lissant le pinceau sur leurs lèvres comme le leur ont recommandé leurs employeurs, sans se douter de la nocivité de ce geste. Les dangers du radium sont peu connus - on le présente comme une panacée utilisée jusque dans les cosmétiques - et l'époque est à l'insouciance. Les "Ghost Girls" comme on les surnomme, s'amusent du halo scintillant qui les entourent. Hors du carcan de l'usine, elles s'offrent de brève échappées, vont danser le charleston ou passer une journée à la plage. Rapidement, les années de légèreté passent, et les anciennes ouvrières commencent à souffrir, et mourir, d'anémie et de tumeurs. Si leur entreprise tente d'étouffer l'affaire, certaines des Radium Girls seront déterminées à se battre pour faire reconnaître en justice le préjudice subi. La tristesse de cette tragédie des années folles est tempérée par l'amitié lumineuse qui unit ces femmes, fil conducteur de la narration. Les illustrations, réalisées au crayon de couleur dans un camaïeu de vert et de violet évoquant l'esthétique des Arts décoratifs, déploient une atmosphère à la fois douce et inquiétante. Il en résulte un ouvrage résolument féministe débordant de vitalité que je conseille dès le collège à tous les publics.
Terminons par une ballade pop interprétée à la guitare, à bientôt !

vendredi 27 août 2021

Aller-retour

Bonjour, pour aborder la rentrée avec courage, voici une fresque familiale tendre et épique, parue en 2020, qui tresse un pont entre quatre générations d'exilés sur deux continents, Héritage de Miguel Bonnefoy, écrivain aux racines dispersées entre France, Venezuela et Chili.
Ce récit, court et dense, relate les destins contrariés des Lonsonier, Français émigrés au Chili à la fin du dix-neuvième siècle. Une galerie de personnages savoureux qui traverseront avec cœur et obstination deux guerres et une dictature. L'épopée des Lonsonier débute par l'odyssée du patriarche, modeste viticulteur du Jura ruiné par le phylloxera. Espérant gagner la Californie, il est débarqué prématurément pour cause de typhoïde et s'installe à Santiago. De ses trois fils, seul Lazare revient des tranchées, amputé d'un poumon et rapidement marié à Thérèse, passionnée d'ornithologie. Le nouveau ménage produit en peu d'années une fabrique d’hosties, une volière et une fille unique, Margot, pionnière de l'aviation qui combattra à son tour en Europe. Au crépuscule de la Seconde guerre mondiale, la jeune femme, visitée par un énigmatique soldat surgi du passé, engendre un fils. C'est à ce dernier rejeton, Ilario Da, militant supplicié échappé des geôles de Pinochet, qu'il reviendra de prendre, à un siècle de distance, le chemin inverse à celui de son aïeul en cherchant asile en France. Servi par une écriture baroque et imagée ce roman enlace adroitement l'histoire du Chili à l'héritage familial de l'auteur. Comme ses protagonistes, oscillant entre deux mondes, le récit vacille entre une délicate tonalité fantastique - semblable aux écrits de García Márquez - et le réalisme le plus brutal - certaines pages ne sont pas à mettre en toutes les mains. Il en résulte un ouvrage attachant et déchirant que je recommande à tous les lecteurs amateurs de chroniques héroïques.
Araucarias par Onofre Jarpa Labra (vers 1875)
Terminons par l'hymne à la paix d'un révolutionnaire, à bientôt !

mardi 20 juillet 2021

Noces joueuses

Bonjour, c'est l'été, la saison traditionnelle des mariages débute en dépit d'un temps maussade. Nous parlerons donc ce matin de noces avec l'album Julian au mariage/Julian at the wedding de l'illustratrice et comédienne américaine Jessica Love, paru en France en avril 2021.
Le récit se déroule lors du mariage de deux femmes d'une communauté créole. Le petit Julian se rend à ces noces en compagnie de sa grand-mère et y rencontre son amie Marisol. La cérémonie se tient dans les allées d'un grand parc. Au terme du repas, tandis que les adultes conversent, les enfants fuient la tablée pour s'ébattre sous le couvert d'un saule pleureur. Chahutant avec le petit chien des mariées, Marisol se roule dans l'herbe et macule de boue sa jolie robe à froufrous. Comment poursuivre les réjouissances avec une toilette gâchée ? C'est sans compter l'ingéniosité de Julian qui avec un peu d'imagination, sa chemise et quelques rameaux de saule bricole à sa camarade une nouvelle tenue de fête.
Et voilà les deux complices repartis dans leurs jeux, se rêvant papillons aux ailes de dentelles sous les feuilles protectrices du saule, "l'arbre à sirène" comme le surnomme Julian. Les adultes finissent par les sortir de leur cachette et leur pardonne rapidement la robe chiffonnée. La noce s'achève en danses et discussions sous les lampions tandis que s'endorment les deux jeunes protagonistes. Ce charmant ouvrage, porté par un texte simple et des dessins expressifs aux couleurs chatoyantes évoque à merveille les joies d'un mariage à hauteur d'enfant, dédramatisant une petite bêtise pour mieux mettre en valeur leur créativité. Une bonne idée aussi que de mettre en scène l'union de deux femmes noires sans en faire le centre du récit. Il en résulte un album enchanteur que je conseille à tous les publics dès la fin de la maternelle.
Terminons par un classique de jazz, à bientôt !

mercredi 30 juin 2021

Variation

Bonjour, jadis plusieurs espèces humaines cohabitaient sur notre terre. Que ce serait-il passé si homo sapiens n'avaient pas été la seule à survivre ? C'est le postulat de MégaFauna, uchronie paléo-médiévale en bande-dessinée réalisée par Nicolas Puzenat, parue en mars 2021.
An 1488 de l'ère Kmaresh, la terre est majoritairement peuplée de sapiens, cependant, dans nord de l'Europe, subsistent les descendants de Néandertal. Les Nors, comme ils se nomment, vivent au sein d'une contrée riche et fertile, abritant une faune titanesque, protégée de la convoitise de ses voisins par une gigantesque muraille. En dépit d'affrontements réguliers, les deux humanités cohabitaient et commerçaient jusqu'à ce que les Nors coupent un jour toute relation sans explication. Le jeune médecin Timoléon de Veyres et son acolyte Pontus sont envoyés en mission diplomatique auprès du roi Vorel, de l'autre côté du mur, pour éclaircir ce mystère. Malgré un accueil plutôt hostile, les deux émissaires réussissent à gagner la confiance de quelques membres de la cour qui les introduiront au cœur de leur société, jusqu'à se faire une idée plus précise du mal qui les ronge. Ce périple nous est raconté à travers le regard de Timoléon. Ses écrits relatent avec candeur et émotion son immersion au sein de ce nouveau monde, en une sorte de variation des Lettres persanes de Montesquieu accommodée à la fantasy machiavélique de Game of Thrones. Sous la fable émergent de nombreuses thématiques contemporaines, les questions écologiques, politiques et religieuses occupant une place prépondérante dans le devenir de cet univers exotique. Le dessin, très lisible et coloré, renforce l'aspect dépaysant de l'aventure. Il en résulte un album original et bien tourné que je conseille dès le lycée à tous les publics amateurs de contes philosophiques.
Terminons par une illustration des origines de l'homme, à bientôt !