samedi 29 juin 2019

Infernal

Bonsoir, en écho à nos épisodes de canicule, faute de pouvoir échapper à la fournaise, descendons faire un tour au plus près du cœur chaud de la terre avec la bande-dessinée Satanie parue en 2016, surprenante catabase scénarisée par Fabien Vehlmann et illustrée par le couple Kerascoët. 
Le récit débute de manière réaliste par une expédition spéléologique de sauvetage. Charlie, jeune femme rousse et déterminée, l'a montée contre vent et marées, bien décidée à retrouver son frère Constantin porté disparu depuis plusieurs mois lors d'une descente dans l'aven de leur village. Ce jeune chercheur aux théories excentriques s'est en effet mis en tête de prouver scientifiquement l'existence des enfers. Sous nos pieds grouillerait un univers inconnu, la Satanie, où s’ébattraient des créatures inédites, descendantes d'humains et d'animaux préhistoriques ayant évolués sous l'écorce terrestre en des formes inquiétantes qui auraient inspiré les visions infernales de la plupart des religions. Les protagonistes, d'abord sceptiques, ne sont pas au bout de leurs surprises, aux grottes classiques succèdent une ville souterraine habitée par une population messianique, les vestiges d'antiques civilisations, et des cavités de plus en plus dangereuses et chaotiques. Au fil de leur progression, les membres de la petite équipe, progressivement décimée par les accidents et attaques féroces des habitants de ce monde organique et mouvant, se voient bientôt assaillis par leurs propres névroses, impossibles à contenir dans cet environnement dépourvu de morale ou de raison. Les tribulations de Charlie s'achèveront ainsi dans un final dantesque à l'atmosphère dérangeante, bizarrement sensuelle. Le trait à la fois naïf et foisonnant des dessinateurs crée un spectaculaire panorama de l'enfer et de sa faune, reflets d'une psyché torturée, faisant de ce récit un passionnant voyage que je conseille à tous les lecteurs amateurs de fantastique dès le lycée.
Terminons par le survol d'un manuscrit de la Divine Comédie de Dante, à bientôt !

dimanche 16 juin 2019

Western mélancolique

Bonsoir, un peu de littérature américaine moderne avec le roman Le sillage de l'oubli/The Wake of Forgiveness de Bruce Machart, récit brut de la vie d'une famille d'émigrés tchèques égarée dans les grandes pleines du Texas, paru en France en 2012.
 
La narration alterne entre plusieurs époques de la fin du dix-neuvième siècle aux années vingt, débutant par la naissance de Karel Skala, benjamin de quatre frères, venu au monde en emportant la vie de sa mère. Son père, Vaclav, dévasté par le chagrin n'aura dès lors plus d'yeux que pour ses magnifiques chevaux qu'il entraîne pour tous les paris et compétitions du comté, désireux d'agrandir toujours plus ses terres. Tyran impitoyable envers ses fils, il ira jusqu'à les faire travailler aux champs attelés à sa charrue en vue d'épargner ses bêtes, leur causant une déformation irréversible du cou. Les garçons grandissent cahin-caha entre soumission et espoir d'échapper à ce joug, jusqu'au jour où le sieur Villaseñor, riche propriétaire mexicain débarqué de fraîche date dans la région, propose à Vaclav un étrange marché. Une course entre Karel et la plus jeune de ses trois filles, Graciela. Si le garçon gagne son géniteur acquerira un vaste domaine, mais que la fille l'emporte, et elle et ses sœurs épouseront les trois aînés Skala qui entreront au service de leur beau-père. Voici Karel pris en tenaille entre la volonté des uns et les désirs des autres, situation d'autant plus ingrate qu'il est fasciné par son adversaire, aussi séduisante que bonne cavalière. A l'issue du pari que je ne révèlerai pas, la famille Skala vole définitivement en éclat, il faudra de longues années et un nouveau drame pour que s'amorce une réconciliation. Cet ouvrage à l'écriture détaillée et immersive créant une atmosphère âpre et virile teintée de mélancolie est un western moderne poignant que je conseille à tous les publics amateurs de sensations fortes et de tragédies intimes.
Blaze of Glory, Morning Sun par Laurie Pace
Terminons par une belle reprise de "A horse with no name", à bientôt !

vendredi 31 mai 2019

Sens dessus dessous

Bonjour, retournons ce matin aux classiques de la littérature jeunesse avec un petit conte humoristique sobrement intitulé Plouf ! réalisé par Philippe Corentin et paru en 1991. Un album renversant  par son jeu des codes graphiques - il se lit de haut en bas - et son scénario.
Comme l'indique son titre ce récit est bâti sur une série de chutes dans les eaux trompeuses d'un puits. L'unité de temps et de lieu - une nuit de pleine lune, un puits tentateur et sournois - donne toute sa saveur à son comique de répétition. Un loup affamé y tombe le premier croyant apercevoir un fromage rond et appétissant qui n'est autre que le reflet de la lune. Pour remonter ne reste plus qu'à exploiter le système de poulie du puits en envoyant barboter un autre crédule.
Un cochon et une famille de lapins se succèdent ainsi au fonds du gouffre, attirés par les promesses fallacieuses des autres qui jurent y avoir trouvé un fromage ou des carottes et s'y sentir comme des coqs en pâte, jusqu'au retour du loup signant un dénouement que je vous laisse découvrir. A travers une histoire simple, l'auteur illustre le pouvoir de la parole et de l'imagination, capables de transfigurer un lieu humide et inhospitalier en garde-manger pour des animaux roublards, gourmands et pas très finauds dont les stratégies se retournent contre eux. Le système de lecture particulier permet de jouer sur les perspectives donnant à voir la profondeur du puits lors des chutes et allers-retours des personnages. Il en résulte un album vif aux dessins pétulants que je recommande à tous les publics dès la maternelle.
Terminons par une petite chanson autour d'un puits, à bientôt !

dimanche 19 mai 2019

Satire

Bonsoir, aujourd'hui présentation d'une bande-dessinée citoyenne pour réfléchir au rôle de la presse et de la liberté d'expression Le pouvoir de la satire scénarisée et illustrée à deux mains par Fabrice Erre et Terreur Graphique parue en 2018. Tout part du choc des attentats à Charlie Hebdo, devant l'horreur de ce massacre les français se trouvent brièvement unis dans le deuil à travers le slogan "Je suis Charlie".
Très vite cependant, divergences d'opinion et questions surgissent : comment peut-on assassiner pour des dessins ? La liberté d'expression est-elle absolue et quel poids politique réel peut avoir le rire ? Face à ces interrogations, les auteurs se proposent de présenter quelques pistes de réflexions à travers l'histoire de la presse satirique de la Révolution à nos jours. En huit chapitres ayant chacun pour point de départ une thématique évoquée lors des débats "Charlie" les deux comparses mettent en scène des exemples tirés d'une longue tradition graphique. Des premiers journaux clandestins tournant en ridicule le pouvoir royal durant la période pré-révolutionnaire à l'explosion de la presse caricaturale de la Troisième République, jusqu'à la naissance de plusieurs grands titres actuels dans les années soixante - comme Hara-Kiri l'ancêtre de Charlie Hebdo - la satire réemploi les mêmes ressorts. La désacralisation de la religion, des courants et hommes politiques, l'usage de la grossièreté et parfois d'un ton violent fondent son efficacité et ses limites. Si la presse satirique a toujours été une nécessité démocratique, fustigeant les abus du pouvoir et accompagnant nombre de progrès sociaux, elle peut également cautionner des discours réactionnaires, défenseurs de privilèges et des appels à la haine, d'où certaines limites fixées par la loi. Le rire en soi n'est pas innocent. Je conseille cette bande-dessinée sympathique aux propos nuancés servis par un dessin dynamique à tous les publics dès le collège, elle constitue un excellent support pédagogique pour aborder le rôle de la presse.
Terminons par une sympathique chansonnette satirique, à bientôt !