mardi 12 février 2013

Femmes de l'antiquité

Bonsoir, aujourd'hui nous allons parler de deux livres relatant les existences réelles de deux femmes ayant vécu sur les rives de la Méditerranée dans l'antiquité tardive. Le premier est un roman de Claude Pujade-Renaud intitulé Dans l'ombre de la lumière (publié chez Actes Sud, la couverture étant entièrement blanche et de peu d'intérêt graphique, je ne la poste pas).
Ce récit imagine la vie de la compagne de Saint-Augustin d'Hippone. D'elle on sait peu de choses, même pas son nom. Elle rencontra son illustre compagnon à Carthage vers 371 ap. J.C. alors qu'il n'était encore qu'un étudiant de dix-sept ans. Elle lui donna un fils - Adeodat qui mourut jeune adulte auprès de son père - vécut avec lui une quinzaine d'années et fut renvoyée lorsqu'il envisagea un mariage avec une riche héritière, mariage qui n'eut finalement pas lieu puisqu'Augustin se convertit au christianisme et connut le destin d'evêque et de père fondateur que l'on sait. Quelques sources affirment qu'elle passa le reste de sa vie dans une communauté religieuse, ayant décidé de ne pas connaître d'autres hommes, mais rien n'est certain à son sujet.
L'auteur imagine ici qu'Elissa - ainsi la nomme-t-elle en référence à la mythique reine de Carthage abandonnée par le héros troyen Enée - a trouvé refuge chez sa soeur et son beau-frère dans sa ville natale. Elle s'initie au métier de potier, tout en essayant de reprendre goût à la vie, suivant de loin en loin la glorieuse destinée de son ancien amant.
Ce livre est un peu décevant à vrai dire, on y trouve pourtant des tas de choses très intéressantes sur l'époque, les querelles des religions naissantes, les invasions barbares et bien sûr la vie de Saint-Augustin dont tous les épisodes importants sont relatés par les yeux de l'amante-narratrice. Mais c'est là que ça pèche. Le caractère de cette Elissa ne m'a du tout plu, je m'attendais à trouver une femme intelligente et passionnée, dans le genre de la princesse Salammbô autre carthaginoise célèbre, j'ai eu l'impression d'avoir affaire à une petite bonne femme chichiteuse, le genre de trentenaire délaissée sortie de Femme actuelle, transposée  à la mode antique.
Salammbô par Gaston Bussière (1920)
Je n'ai rien contre les histoires d'amour, mais les renvoyer sempiternellement à des regrets ressassés d'idylliques journées familiales - où seule l'ambition de la belle-mère possessive porte de l'ombre - et à du sexe abondant et niaisouillet à tendance à m'agacer prodigieusement.  
"L'assaut amoureux entre l'homme et la femme serait-il proche de l'étreinte mortelle entre la bête et l'homme, les spasmes de la jouissance et de la mise à mort se ressembleraient-ils ?" Sans blague ^^
C'est de la psychologie de comptoir qui ne tient aucun compte du contexte. L'auteur a d'ailleurs avoué avoir voulu changé la fin réelle d'Elissa qu'elle trouvait trop édifiante. Mais à l'époque vivre au sein d'une communauté de femmes était d'avant-garde ! Pour la plupart de leurs pareilles, la vie était entièrement régentée par les hommes, elles n'avaient guère plus de droits que du bétail passant de la suspicieuse autorité des pères et frères à celle des époux ou des concubins comme le montre de façon superbe cette planche d'Astérix en Corse !
En second lieu voici une bd de deux jeunes auteures, Christelle Pécoud au dessin et Virginie Grenier au scénario, narrant la vie de la philosophe-mathématicienne Hypathie d'Alexandrie. 
J'ai beaucoup aimé cette bd pour son dessin élégant et un scénario subtil racontant avec clarté la destinée de cette femme et de ses contemporains. Née vers 370 ap. J.C. au foyer du philosophe et mathématicien Théon d'Alexandrie, Hypathie nous est beaucoup mieux connue que la belle inconnue d'Augustin. Fait rare pour l'époque, sa famille lui prodigua la même éducation qu'à un garçon. Adolescente, elle partit faire ses études à l'université d'Athènes et, une fois revenue dans sa ville natale, ouvrit une école enseignant les disciplines dans lesquelles elle excellait, mathématiques, astronomie, philosophie néoplatonicienne. En tant que femme lettrée, Hypathie travailla également dans la célèbre bibliothèque d'Alexandrie. Vous comprendrez la sympathie corporatiste que m'inspire cette personnalité :-)
Elle mourut en mars 415, lapidée par des fanatiques religieux. La ville était en proie à de vives tensions entre les différentes communautés et Hypathie, proche du préfet Oreste, en rivalité directe avec l'évêque Cyrille, une cible désignée, le bruit ayant couru parmi les chrétiens qu'elle avait savamment entretenu la mésentente entre les deux hommes.
Quoique belle et charismatique, elle ne se maria pas, son statut de femme savante conseillère des puissants lui valant le respect, l'admiration, mais aussi la crainte et la défiance des hommes. La plupart des femmes influentes de l'époque excerçant le pouvoir avec discretion à travers leurs maris, amants et fils, sans oser étaler leur clairvoyance sur la place publique. 
Comme nous l'avons dit, être femme se payait cher. Le statut de veuve non-remariée, de religieuse ou de célibataire s'il condamnait à l'abstinence, la non-maternité ou la charge d'élever seule ses enfants, pouvait comporter bien des avantages. Entre autre l'indépendance financière, la possibilité de voyager, d'étudier et de voir ses propres capacités reconnues, en encourrant les risques et périls de la vie des hommes et leurs jugements. Le prix de la liberté quoi !
On termine avec une chanson de Yael Naim qui a joué la fiancée de Moïse dans la comédie musicale Les Dix Commandements mais s'est bien rattrapée depuis ^^   
à la semaine prochaine

4 commentaires:

  1. Bonjour Ismène. A propos d'Hypathie, avais-tu vu le film "Agora"sorti il y a deux ou trois ans (mais peut-être que je me trompe,est-il plus récent?) Sinon j'ai vu récemment à la télé sur une chaîne autre que les chaînes courantes (là encore je ne sais plus sur laquelle!) le film de Cocoyannis,"Stella une femme libre". C'est un film sorti en Grèce en 1955 et en France en 1957, qui m'a semblé remarquablement moderne pour l'époque, l'héroïne affirmant sa liberté sexuelle sans détour, et sans mensonge, refusant le mariage que lui propose celui qu'elle aime et qui l'aime, sachant, comme le chantait Brassens, que Vénus perd ses charmes lorsqu'elle s'occupe de casseroles. Bref pour ne pas être la servante d'un homme, selon ce qu'elle voit autour d'elle.Evidemment l'histoire finit tragiquement.

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    1. Une histoire de femme libre se finit souvent de manière tragique, pour montrer qu'elle a eut tort de transgresser la morale ou illustrer la brutalité dont la société est capable face à ceux qui s'écartent du droit chemin ! Sinon je n'ai pas vu "Agora" mais abondamment entendu parler, j'essaierai de me le procurer.

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  2. Bonjour Ismène.Mon intervention aujourd'hui n'a pas de rapport direct avec le sujet sauf si l'on considère que tout est dans tout! Je suis en train de relire "l'évangile " de Thomas,apocryphe chrétien qui est un recueil de réflexions et sentences attribuées à Jésus,(considéré comme gnostique donc condamné par l'Eglise...). Une fois de plus, je suis intriguée d'y retrouver certaines phrases des évangiles canoniques mais aussi quelques autres fort intéressantes qui n'y figurent pas, comme celle-ci(Logion 29):"Jésus disait:Si la chair est venue à l'existence à cause de l'esprit, c'est une merveille, mais si l'esprit est venu à l'existence à cause du corps c'est une merveille de merveille."Ce qui voudrait dire que Jésus pourrait, avant l'heure, avoir considéré avec enthousiasme l'hypothèse matérialiste en ce qui concerne l'existence de l'univers. Il pourrait avoir réfléchi à l'idée que c'est le corps qui produit l'esprit,et donc qu'il se pourrait que l'être humain(un corps!)ait produit Dieu(l'Esprit), et non l'inverse!
    J'aime imaginer, après la disparition des religions existantes, une "Eglise" qui se contenterait une fois par semaine ou selon une autre périodicité, de faire découvrir à ses adeptes les textes bibliques hébreux et grecs,( sans qu'il y ait une liturgie quelconque pour enrober le tout et lui donner un côté mystérieux!, que pourtant les Protestants ont récusé, mais qu'ils réintroduisent de plus en plus il me semble...).Peut-être en ce temps futur(?), verra-t-on l'égalité réelle entre les hommes et les femmes ( ce qui est sans doute très utopique).

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  3. Bonjour Roseline, ton église idéale ressemblerait peut-être un peu trop à un séminaire universitaire pour certains ! En fait, je crois que beaucoup de gens tiennent au côté mystérieux des religions, même les athées et beaucoup de dégoûtés du christianisme qui recherchent dans des croyances plus exotiques une pensée moins dogmatiques en oubliant que toutes les religions ont leur lot de contrainte :)

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