dimanche 16 décembre 2012

Animaux fragiles

Bonjour, pour préparer mon post sur la nourriture, j'ai consulté pas mal d'articles sur le web à propos de la nutrition. A chaque fois qu'il était question de végétarisme, je tombais invariablement sur un petit couplet concernant le respect du vivant comme choix de ce type d'alimentation, que ce n'est pas éthique d'exploiter et tuer des animaux. Question intéressante s'il en est, et qui demande d'interroger le rapport entre humains et animaux. Ce rapport n'a jamais été facile à conceptualiser, les humains étant certes des animaux, de l'ordre des primates, conçus comme les autres pour naître, grandir, se nourrir, se reproduire, vieillir et mourir mais dotés d'un cerveau capable de penser d'une manière sensiblement différente, ce qui nous permet entre autre de conceptualiser des milliard d'idées de toutes sortes et d'organiser nos vies autrement qu'autour de nos besoins vitaux.
Animaux et humains cohabitent depuis les temps les plus anciens et leurs interactions ont été cruciales pour le développement de nos sociétés. Pendant des milliers d'années, les animaux ont été chassés, élevés, domestiqués pour s'en nourrir, s'en vêtir, pratiquer l'agriculture, voyager, etc. Hommes et bêtes ont vécu dans une très grande proximité jusqu’à une date assez récente, en fait en schématisant, jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle lorsque l'industrialisation croissante permit de se passer progressivement d'eux pour toutes les tâches de la vie quotidienne.  
Vaches montbéliardes



Actuellement en occident, la plupart des gens vivent complétement séparés des animaux, à l'exception des bêtes domestiques - chats, chiens, etc - devenus animaux de compagnie, et les animaux sont traités comme des machines à produire par les industries de l'alimentation. Paradoxalement, c'est à notre époque où l'on vit si peu au contact des bêtes que l'on se mobilise le plus pour les protéger, les mouvements antispécistes allant jusqu'à affirmer qu'il n'y a aucune différence de valeur entre une vie humaine et animale, les deux étant capables d'éprouver des souffrances et émotions semblables, et que les animaux ne devraient plus être tués ni même être élevés pour d'autres utilités.  
Au temps où les animaux faisaient partie du quotidien de tout un chacun, personne n'aurait songé à vouloir les libérer d'une quelconque oppression, ils étaient des partenaires indispensables, maltraités ou bien traités mais à qui on accordait une place importante au sein de la société. Certains animaux étaient révérés pour leur utilité, les chats qui protégeaient les réserves de céréales des rats furent ainsi quasi-divinisés en Égypte antique. D'autres purent être jugés et condamnés lors de procès au même titre qu'un homme, des bœufs et porcs ayant encorné ou dévoré des hommes furent exécutés après jugement, parfois devant leurs semblables, pour l'exemple. On peut également parler de ceux qui furent brûlés pour sorcellerie, essentiellement des chats, mais aussi des poules, vaches, etc. Et des cas plus curieux d'excommunication de bestioles comme les chenilles et mulots. Il ne s'agissait néanmoins pas d'excommunication au sens propre du terme, c'est à dire de privation du sacrement de la communion pour faute grave, mais plutôt d'une malédiction lancée par l’Église sur ces petites bêtes particulièrement nuisibles aux récoltes.
Enfin, tout au long de leur histoire, les humains n'ont cessé de questionner, discuter, affirmer ou nier leur singularité. S'interroger sur ce qui les distingue et les rapproche des animaux. Avons-nous encore des instincts ? Une "part animale" qui nous pousserait par exemple à survivre dans des circonstances extrêmes ? Et les animaux sont-ils doués d'une certaine forme d'intelligence et de sensibilité ?
Il y a beaucoup de débats autour de ces problématiques, auxquels les romanciers donnent des réponses originales. H.G. Wells imagine dans L'île du Docteur Moreau, une communauté d'animaux anthropomorphisés par un savant fou grâce à de complexes procédures de vivisection. Le malheureux naufragé, narrateur du récit, qui découvre cette curieuse société ne peut qu'en constater l'échec. Les pauvres créatures du docteur ne font que singer les humains, n'appliquant la loi de leur maître que sous la crainte du châtiment, reprenant les comportements sauvages proscris quand ils ne savent plus observés.     
De retour chez lui après moultes péripéties, le narrateur en vient à ne plus supporter les autres humains tant leur attitude lui rappelle celle de ces pitoyables hybrides répétant : "C'est la loi, ne sommes-nous pas des hommes ?" tout en transgressant les règles que leur maître a fixé. On peut y voir une métaphore de l'humanité qui essaye tant bien que mal de s'extraire de sa condition animale en évoquant les règles dictées par des puissances supérieures, et reste malgré tout composée d'animaux doublement fragiles parce que conscients de l'être. Fiers de notre intelligence, nous reléguons l'animalité aux fonctions corporelles - on dit bien baffrer comme un porc, baiser comme des lapins, dormir comme un loir - aux jeunes enfants - que l'on appelle poussin/chaton/puce, etc - et aux personnes jugées inférieures, peu civilisées ou n'obéissant qu'à leurs plus basses envies.
Cette animalisation se retrouve couramment dans les mythes, pour ne citer qu'un exemple tiré de L’Odyssée, le charme de la magicienne Circé changeant les compagnons d'Ulysse en pourceaux. Et sur ce thème, une superbe chanson de Juliette (la vidéo a malheureusement coupé les premières secondes).
Enfin, à tous ceux qui aiment les animaux anthropomorphes, les polars et les États-Unis des années cinquante je conseille la bd Blacksad où les passionnantes aventures d'un matou noir détective.  
Ex-libris Blacksad par Juan Diaz Canales & Juanjo Guarnid
A la semaine prochaine, pour un petit best-off de Noël !

2 commentaires:

  1. Encore un très intéressant article,( comme le précédent et tous les autres d'ailleurs).Pour rester dans le sujet, on peut citer aussi le changement de comportement à l'égard des animaux familiers, chien et chat. Mon grand-père ne supportait pas que le chat monte sur une chaise, et l'animal était chassé dehors sans ménagement chaque soir.Aujourd'hui même un chat de gouttière se vautre à longueur de temps sur les lits de ses maîtres, sans parler de la nourriture qu'on lui donne. Un autre exemple tout récent concernant un chien adopté par une maison de retraite. Une des résidentes, pas agressive du tout mais agacée un instant par le chien-chien qui cherchait des caresses, le chassa d'un coup de pied...C'est ainsi que l'on faisait à la ferme dans sa jeunesse. Non mais!

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  2. Wonder La Fontaine13/1/13 11:13

    On pourrait étendre cette étude sur les animaux par le biais des super-héros qui portent des noms d'animaux : Spider-Man, Batman, les méchants que sont le pingouin, le scorpion, le lézard... En voilà une belle ménagerie !
    Mais en définitive, les comics n'ont rien inventé, ce ne sont guère plus que les résurgences des esprits animaux qui inquiétaient ou rassuraient nos lointains ancêtres. L'ours, symbole de la royauté chez les celtes, était respecté et adoré, le porc est méprisé par les musulmans comme symbole de l'impureté, le renard est un esprit mauvais au Japon, il se joue des hommes, les trompe et les mène à leur perte. Aujourd'hui encore, les enfants tremblent devant le loup du Petit Chaperon Rouge, alors même que Bettleheim a montré que derrière cette figure animale se cachent des névroses bien humaines. Le bestiaire terrestre est un réservoir abondant dans lequel l'homme pioche des représentations pour tout un magma de peurs, d'espoirs et de non-dits qu'il peine à exprimer autrement.

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