vendredi 17 juin 2016

Orientalisme démythifié

Bonjour, ce matin en réponse à la rudesse de ce monde de brutes, un peu de douceur et quelques réflexions sur l'art, le pouvoir, l'érotisme et la beauté. En hommage aux victimes de la tuerie homophobe d'Orlando, une illustration essaimée sur la toile ces jours-ci.
Le Harem et l'Occident, paru en France en 2000, essai de la sociologue marocaine Fatema Mernissi, disparue l'an passé, est né d'une interrogation ethnologique. Alors en tournée promotionnelle d'un ouvrage autobiographique, l'auteure est confrontée à des sourires gênés ou égrillards à l'évocation du harem de Fès où elle passa son enfance. Ce qui n'est pour elle qu'un aspect de la vie familiale semble évocateur de fantasmes sensuels chez ses interlocuteurs. Quelle distance sépare les harems orientaux des oniriques harems occidentaux ?
Dans l'imaginaire occidental, qu'il s'agisse de la filmographie hollywoodienne ou des peintures orientalistes du dix-neuvième siècle, le harem est présenté comme une sorte de lieu orgiaque où les hommes peuvent jouir en toute tranquillité de multiples femmes réduites à l'état d'objets sexuels, toujours nues, consentantes et dépourvues de la moindre velléité de rébellion, à l'image de la grande odalisque d'Ingres en couverture, douce et passive. La réalité des harems est autrement plus complexe, ces appartements rassemblant les femmes et enfants d'une même famille, épouses, mères, filles et servantes, sont à la fois le décor de la vie quotidienne et une cage, modeste ou dorée, dont les habitantes tentent de s'émanciper, principalement par leur ingéniosité. L'histoire et les légendes des pays arabo-musulmans regorgent de femmes habiles à subvertir le pouvoir masculin grâce à leurs talents, à commencer par Shéhérazade dont l'aptitude à tenir son mari en haleine par ses contes durant mille et une nuits sauva sa vie et celle des femmes de leur royaume. L'intelligence féminine était une qualité à la fois désirée et redoutée, les esclaves lettrées et instruites dans tous les arts - peinture, rhétorique, etc - connaissaient des chances d'ascension si elles avaient l'honneur de plaire à leur maître, un peu à la manière des geishas, et nombre de sultanes sont connues pour avoir imposé d'importantes réformes en gouvernant à travers leurs époux ou leurs fils. Le paradoxe étant que les femmes européennes, à certaines époques, bénéficiaient d'un moins grand pouvoir, leur habileté stratégique étant moins reconnues, quoi qu’étant plus libres de mouvement. Si certaines thèses de l'auteure peuvent se discuter, je recommande néanmoins cet ouvrage au style aussi savant qu'impertinent qui ouvre des perspectives inattendues.
Ci-dessus, une miniature du seizième siècle illustrant la romance persane tragique de Khosrow et Shirin
La bande-dessinée du jour, Muraqqa, illustrée par Ana Mirallès et scénarisée par Emilio Ruiz, dont le premier tome a été publié en 2011, est un beau récit historique dépeignant avec grâce la vie dans un harem indien de la Renaissance.  
Le récit débute en Inde au début du dix-septième siècle, apogée de l'empire moghol. Priti, jeune peintre de vingt ans issue de la communauté jaïn, est mandée à la cour par l'empereur Jahângîr pour réaliser à la demande de sa nouvelle épouse, l'ambitieuse Nûr Jahân - impératrice longuement évoquée dans l'essai de Mernissi - un muraqqa décrivant l'existence des femmes de sa cour. Comme il est expliqué dans la planche ci-dessous - que je n'ai trouvée qu'en version allemande désolée ! - un muraqqa est un album réunissant des peintures, miniatures et calligraphies, le terme signifie littéralement "patchwork". Ces ouvrages précieux étaient destinés aux bibliothèques des plus hauts personnages et servaient, à l'instar des grands portraits des cours européennes, à montrer sa puissance aussi bien à ses adversaires qu'à ses alliés. Priti, jeune femme encore très innocente, habituée à la vie au grand air de son paisible village, se trouve donc introduite dans le harem impérial, palais-forteresse où la vie s'écoule dans une atmosphère à la fois nonchalante et tendue. A travers son regard on découvre les règles de vie très strictes et les luttes hiérarchiques entre ses habitantes, ainsi que les affaires politiques extérieures auxquelles participent les dames nobles, réalités contrastant avec la douceur du cadre et des activités quotidiennes. Je conseille vivement ce superbe album à tous les esthètes pour les illustrations et aux amateurs d'histoire pour la découverte de cette période et civilisation méconnues.
Et pour terminer, une envoûtante complainte de Natacha Atlas, chanteuse belge 
d'originaire anglo-égyptienne, à bientôt !

4 commentaires:

  1. L'Explorateur25/6/16 02:00

    Par certains côtés, l'orientalisme nous en apprend plus sur l'Occident que sur l'Orient ! Merci pour ces références, je vais aller voir ça.

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    1. Tout à fait ! Si tu veux, j'ai le livre de Fatema Mernissi, je te le prêterai :)

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  2. Je vous suggère, à l'heure où les discours religieux fondamentalistes font une obsession de la pudeur des femmes, l' ouvrage d'une jeune femme, rabbin libéral,ouvrage qui n'a pas directement à voir avec les harems, mais qui parle de la vision que les hommes ont traditionnellement de la femme, et une autre lecture des textes anciens si on n' en laisse pas l'unique interprétation aux religieux (des hommes!)lectures qui vont toujours dans le même sens! "En tenue d'Eve: féminin, pudeur et judaïsme." Delphine Horvilleur

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    1. Je vous remercie pour cette suggestion, je connais de réputation le travail de Delphine Horvilleur, mais n'ai pas encore eut le loisir de la lire - il y a tant de titres à découvrir, surtout en période de rentrée !

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