dimanche 22 septembre 2013

Les oublié-e-s

Bonjour, le sujet que je vous propose ce matin n'est pas aisé à traiter, nous allons parler de violences et plus spécialement de violences sexuelles. On a coutume de dire que les humains sont des créatures naturellement violentes, il n'y a qu'à compter le nombre de crimes en tous genres quotidiennement commis aux quatre coins de la planète. L'usage de la violence n'est pourtant en rien un mécanisme biologique automatique mais un phénomène à la fois psychique et social. Ce livre très important de Muriel Salmona, psychiatre-psychothérapeute spécialisée en psychotraumatologie, sorti ce mois d'avril, permet de décrypter les mécanismes de propagation des violences et leurs effets dévastateurs sur la santé physique et psychique.
A la naissance chaque être humain est doté de "neurones miroirs" qui lui permettent de ressentir les émotions de son entourage, d'entrer en contact en contact avec lui, processus naturel d'empathie qui nous permet de tisser des liens avec nos proches et doit en principe nous empêcher de nuire aux autres. Ainsi lorsque l'on cause directement une douleur physique ou morale à quelqu'un, le fait de ressentir ses émotions négatives, sa douleur n'est pas supportable et nous amène en temps normal à cesser de le blesser. L'agressivité que l'on peut ressentir n'est normalement jamais assez forte pour désirer continuer à faire souffrir autrui. Nous sommes facilement maîtres de nos émotions négatives. 
extrait de Max et les Maximonstres/Where the wild things are par Maurice Sendak (1963)
Malheureusement cette empathie naturelle n'est pas inébranlable et peut être enrayée de très bonne heure. Lorsqu'une personne use d'une violence extrême à l'encontre d'une autre, torture physique ou viol, la victime, horrifiée de constater que l'agresseur ne réagit pas à sa peur et à son dégoût, et pire semble prendre plaisir à sa souffrance, va voir son organisme sidéré et envahi par un stress de plus en plus intense. Pour éviter de périr submergé par ce stress, le cerveau de la personne agressée libère des drogues anesthésiantes qui déconnectent la victime de son propre corps, la rendant pour un temps insensible à la douleur et incapable de réagir. Elle a alors l'impression d'assister depuis l'extérieur à son agression, de laisser un monstre incompréhensible martyriser son corps.
Cet état va entraîner la formation d'un souvenir particulier, au lieu de se ranger dans la mémoire autobiographique qui se modifie et s'apaise au cours du temps, le souvenir de l'agression sera logé dans une sorte de bulle mémorielle empoisonnée, la mémoire traumatique, qui le conservera intact malgré les années. A noter que l'on peut aussi développer une mémoire traumatique lorsque l'on est témoin d'une agression, en particulier si la victime est une personne dont est proche. Cette mémoire est hypersensible, elle peut être enfouie ou consciente, dans tous les cas elle est susceptible de se réactiver à n'importe quel moment. Tout élément susceptible de rappeler le contexte de l'agression, un lieu, une odeur, une couleur, une attitude semblable à celle de l'agresseur, etc, ramènera intacts la douleur, la détresse et la terreur ressentis alors.   
La victime est littéralement colonisée par une violence incontrôlable à laquelle elle ne sait comment échapper, des scènes meurtrières et des sentiments insoutenables qui ne la laissent pas en paix, dissociée de son ressenti corporel. Les victimes vont alors chercher désespérément des moyens d'anesthésier leur mémoire traumatique, en prenant de l'alcool et des drogues, en adoptant volontairement des conduites à risques pour ressentir le stress qui leur permettra de se dissocier à nouveau et de calmer leur souffrance. Par exemple en pratiquant des sports et jeux dangereux à outrance, en ayant une sexualité compulsive - coucher avec n'importe qui n'importe quand ou se prostituer - en se gavant de films gores ou pornographiques ultraviolents, en maltraitant leur propre corps, etc. Les victimes vivent un enfer d'autant plus grave qu'elles ne comprennent pas ce qui leur arrive et le pourquoi de ces conduites absurdes. 

Miroir par Suzy Lee (2009)
Elles ont l'impression d'être folles, de devenir double ou triple, une personne normale, une victime punie, une mauvaise créature aimant la violence, désirant être cognée ou cogner, être violée ou violer tant le discours pervers et mensonger de leur agresseur "tu ne vaut rien, tu l'as mérité, tu m'as provoqué, j'ai fait cela parce que je t'aime, c'est pour ton bien, etc." les a envahies. Certaines victimes vont d'ailleurs finir par se trahir et passer dans le camp des agresseurs, choisissant de nier complétement leur vécu et d'exercer à leur tour des violences contre plus vulnérables qu'eux. Ils se "transforment en monstres" pour se repaître du stress déclenché par leurs actes chez leurs victimes et anesthésier leur mémoire traumatique sans risque. Tous les agresseurs ne sont pas d'anciennes victimes mais les criminels auteurs des actes les plus atroces ont tous été confronté d'une manière ou une autre à une violence extrême, ce qui n'enlève rien à leur responsabilité et ne les excuse pas mais doit mettre en garde contre une vision fataliste de la violence comme inhérente à la nature humaine.   
L'usage de la violence dépend de la position sociale que l'on occupe. Nos sociétés sont structurées selon des rapports de domination, des hommes sur les femmes, des adultes sur les enfants, des riches sur les pauvres, des colonisateurs sur les colonisés, etc. Se servir d'autrui pour éponger sa violence est un privilège de dominant, c'est particulièrement clair concernant les violences sexuelles. La très grande majorité des violeurs sont des hommes et presque toutes les victimes des femmes et des enfants. Les hommes violés le sont le plus souvent par d'autres hommes, les femmes violeuses s'en prennent surtout aux enfants et éventuellement à d'autres femmes, les cas de femmes adultes violant des hommes adultes sont rarissimes. Quelques chiffres et observations dans ces liens.
Si ce sont majoritairement les hommes qui commettent et reproduisent les violences, ce n'est pas parce qu'ils auraient une plus grande prédisposition innée à cela mais parce que leur éducation les conditionnent à exercer une domination, à considérer comme normal d'avoir tout pouvoir sur leur famille, les femmes et les enfants de leur entourage. Et l'injonction à être fort, dominateur, dépourvu de compassion envers soi-même et autrui débute au berceau. 
Jardins sucrés par Lewis Trondheim et Fabrice Parme (2011)
Les crimes sexuels sont peu dénoncés et sanctionnés car majoritairement commis par des proches des victimes. Ils sont maquillés en saine sévérité éducative, en fougue érotique due aux prétendus "besoins sexuels" irrépressibles des hommes, en une demande des femmes qui auraient aguiché leurs agresseurs par leur beauté ou leurs manières... Ces discours falsificateurs permettent aux agresseurs de se déculpabiliser et faire retomber la honte sur leurs victimes dont les souffrances sont oubliées.
Il m'a semblé important d'écrire ce post, j'ai eu la chance de n'être jamais violée mais plusieurs de mes proches l'ont été, il est toujours douloureux pour elles d'en parler. Une de mes tantes est psychiatre, elle m'a également confirmé que les nombreux patients victimes de viol et de violences qu'elle reçoit - des femmes victimes de leurs partenaires, des enfants de leurs parents pour la plupart - sont rongés par le dégoût de soi et la culpabilité. Elles ne sont pourtant en aucun cas responsables des violences subies, la faute en revient entièrement à leurs agresseurs et leurs blessures psychiques peuvent être guéries par des thérapies efficaces.
Pour citer Muriel Salmona : "Pour lutter contre les violences et leur reproduction de proche en proche et de génération en génération, il est temps de garantir l’égalité des droits de tous les citoyens, mais il est temps aussi que les "blessures psychiques" des victimes de violences et leur réalité neuro-biologique soient enfin reconnues, identifiées, comprises, prises en charge et traitées. Il est temps de considérer enfin que ces "blessures psychiques" sont des conséquences logiques d’actes intentionnels malveillants faits pour générer le maximum de souffrance chez les victimes, et organiser délibérément chez elles un traumatisme qui sera utile à l’agresseur pour s’anesthésier et mettre en place sa domination. il est temps que les victimes soient enfin réellement secourues, protégées et soutenues. Il est temps d’être solidaires des victimes, de s’indigner de ce qu’elles ont subi et de dénoncer les coupables. Il est temps de leur redonner la dignité et la valeur que leur a déniées l’agresseur en les instrumentalisant et en les colonisant. Il est temps de leur rendre justice et de les soigner". 
Pour d'avantage de renseignements, des explications plus détaillées, des conseils, témoignages, et coordonnées pour demande de soins je conseille vivement le site http://memoiretraumatique.org/
ainsi que le site de Muriel Salmona http://stopauxviolences.blogspot.fr/
Si vous avez été victime ou que vous connaissez des victimes, il est important d'en parler, partager, se faire aider ou venir en aide à ceux qui en ont besoin, ne pas laisser les blessures sans soin, ne plus trouver d'excuses, ne plus laisser le silence, les mensonges et les agresseurs triompher.



Terminons par une chanson de Selah Sue. A la semaine prochaine :-)


7 commentaires:

  1. (Bizarre! Je viens d'écrire sur ce blog et je ne vois plus mon texte! Aurais-je oublié de cliquer sur publier, ou aurais-je écrit mon texte ailleurs, mais où? Quoi qu'il en soit je vais donc le refaire?.)Merci Ismène. J'ai envoyé un lien vers cet article très intéressant à diverses femmes de mon entourage. C'est vrai que, sans même parler de viol, on se rend compte par les confidences reçues, que les gestes déplacés sont généralement niés, si bien que les victimes préfèrent ne rien dire, ou finissent par intégrer que cela fait partie d'une fatalité à propos de laquelle il n'y a rien à dire, c'est normal: ainsi cela peut se reproduire de génération en génération. Quand on attire l'attention sur ce problème, on passe pour des "obsédées qui voient le mal partout"...

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    1. Tout à fait vrai, on m'a déjà dit que j'avais une vision très négative de la sexualité parce que je parle souvent de ces sujets pour sensibiliser les autres, on ne m'a pas encore traitée de frustrée mais je sens que ça va venir si je persiste dans cette voie ;) En fait le tabou est de révéler le scandale des viols et agressions ou même de simplement parler du manque de respect que subissent les femmes. Et c'est très difficile parce que les auteurs de ces actes ne sont pas des inconnus la plupart du temps mais des proches, des personnes en qui les victimes avaient confiance...

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  2. Oui , très intéressant ton texte .... C'est une analyse médicale , psychologique , scientifique . C'est la théorie ....... Après c'est du cas par cas je pense lorsqu'on est dans le concret ...... Personnellement je me suis créé des réponses dans d'autres dimensions , des dimensions parallèles , des dimensions sans cesse au bord de la folie , mais qui au fond me conviennent bien ....... Bien sûr je n'admets pas que quiconque interfère avec mes dimensions et si même je le souhaitais cela serait devenu impossible ...... Alors je me suis trouvée dans la nécessité d'apprivoiser ma folie , de m'en faire une alliée , une amie intime ...... Et je trouve cela intéressant ....... En fait je pense que chaque personne se doit d'inventer sa propre guérison ....... Je pense d'instinct et sans preuve pour quiconque sinon pour moi même que les thérapeutes doivent faire attention à respecter les tentatives d'auto guérisons que chaque personne élabore ..... Aucune thérapie ne peut fonctionner sans l'adhésion du patient à la thérapie et dans certains cas cette adhésion est impossible à obtenir par le thérapeute ...... Je pense que c'est mon cas : je n'adhère à aucune thérapie et il me faut donc continuer mon voyage seule , à ma façon ...... La quête de cette solitude , la quête de ce chemin solitaire est tout à la fois une blessure et une arme ....... Comme un défit , celui de marcher sur le fil du sabre imaginaire sans me blesser .......

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    1. Au départ, je voulais parler d'un roman-témoignage que j'avais lu mais j'ai ensuite décidé de cibler plus général et médical afin que chacun puisse s'y reconnaître, mais chaque histoire est évidemment différente. Pour ce qui est des thérapies ce serait sans doute l'idéal que chaque patient fasse la sienne. On peut utiliser la musique, l'écriture, le dessin et autre formes d'expression pour se soigner. Le soucis est que cela requiert quand même toujours l'aide d'un thérapeute au début, au moins pour apprendre à décrypter et traiter les symptômes. Et il n'y a hélas pas assez de praticiens formés à cela comparé à l'ampleur des dégâts commis. Il y a déjà fort à faire pour éviter aux personnes traumatisées de s'autodétruise ou détruire autrui, les thérapies personnalisées sont un luxe. Sans compter que les psys ne sont pas des supermen non plus. Ils doivent écouter et soulager des souffrances terribles à longueur de journées sans voir toujours leur travail payé de succès. Ma tante a eu des patients très peu coopératifs avec elle en thérapie, voire violents, c'est déjà une chance que certains arrivent à se calmer sans passer par des camisoles chimiques.

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  3. Naufragée23/9/13 11:08

    Ce que vous dites, Stéphanie, me rappelle ce que dit Eleanor Longden (voir les conférences de TED, vidéos d'1/4 d'heure environ, toujours intéressantes!) Les personnes qui veulent aider celles qui vont mal devraient dire,dit-elle,en présence de symptômes, non: "Qu'est-ce qui ne va pas?" mais: "Que vous est-il arrivé?" Je ne sais pas si c'est toujours valable non plus, mais c'est une piste car les symptômes peuvent être une tentative du corps pour que la personne survive.

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    1. Juste, il s'agit d'une tentative du corps pour "parler" de l'agression, dire son mal-être lorsque l'esprit s'avère incapable de le faire. Beaucoup de victimes, surtout lorsqu'elles ont été agressées enfants, font des amnésies post-traumatiques partielles ou totales. Exhumer les souvenirs peut être vraiment très douloureux mais libérateur.

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  4. @ Naufragée ... A propos de votre nom qui me fait penser à une forme de thérapie personnelle que je m'étais inventer : J'avais décidé de nager dans une riviére très profonde et de plonger sous l'eau pour atteindre le fond ...... Alors je m'enfonçais sous l'eau qui devenait de plus en plus sombre autour de moi car la riviére transportait de la boue ..... Je nageais , je nageais vers le fond en essayant de contrôler mon angoisse et l'eau était de plus en plus sombre ...... Je n'y voyais plus mais je pouvais sentir les odeurs autour de moi et l'eau sentait la vase , la mort ..... Et puis je suis arrivée au fond et il y avait pleins de branches mortes enlacées emmellées enchevétrées ..... Et je touchais enfin la vase ! Alors il me fallait contrôler ma peur ! ...... Et je suis remontée ....... Avec la peur de ne pas atteindre la surface à temps et de me noyer ...... Bon , je ne le referai pas , mais cela m'a beaucoup appris ce voyage dans les profondeurs ...... Comme une sorte de thérapie ...... Ce que je faisais aussi c'est d'aller dans la forêt , seule en pleine nuit lorsque la lune était haute ..... Bien sûr j'allais dans une forêt dans laquelle je savais que je ne rencontrerai aucun humain , simplement des animaux ..... Et là , je laissais venir à moi les fantômes de ma nuit interieure et j'essayais de les apprivoiser en leur parlant .... J'essayais de contrôler mes peurs ........ Oui , ce sont d'étranges thérapies un peu folles que je ne conseille pas , mais qui m'ont bien apporté de savoirs précieux ......

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