mercredi 10 avril 2013

Récits d'apprentissage

Bonjour, parlons aujourd'hui de livres qui n'ont pas tellement de rapport entre eux mais que j'ai trouvé intéressant de regrouper parce qu'ils ont tous les deux été écrit par de jeunes auteurs - âgés l'un de 25, l'autre de 27 ans - et parlent de parcours initiatiques quelque peu particuliers.
Demain Berlin d'Oscar Coop-Phane est le récit des trajectoires croisées de trois garçons dans la vingtaine - deux français et un allemand - partis faire leur vie à Berlin pour diverses raisons.
Il y plusieurs manières d'aborder une ville. Durant mon séjour en Allemagne, je n'ai pas trouvé l'occasion d'aller à Berlin mais on m'en a beaucoup parlé, chacun avait son sujet de prédilection et son mot à dire sur la question. Des sons de cloche tous très différents sur la vie culturelle, les activités festives, le prix du logement, la proximité d'avec la Pologne, le chômage, le contraste du haut niveau de vie comparé à Paris, l'architecture toute de boulevards rectilignes, le multiculturalisme, le fait que l'Institut français local soit un rêve de geek et de bibliothécaire mais subventionné par Total, etc.
Les trois protagonistes du roman se retrouvent quand à eux plongé dans le monde de la nuit, de la scène techno et de la drogue, un univers aussi insolite que dangereux, à la fois très excitant et très déprimant. Autant le dire de suite, ces trois jeunes hommes trainent chacun pas mal de casseroles et cherchent à se réinventer une existence en fuyant leur passé. Tobias, serveur dans un bistrot, dealer à l'occasion, homosexuel et séropositif cherche l'oubli dans les fêtes incessantes, Armand, ancien khâgneux, peintre débutant à l'inspiration plus que défaillante, cherche un mode de vie susceptible de l'inspirer et Frantz, fraîchement sorti de taule pour divers trafics, divorcé et père d'une petite fille, cherche à améliorer une situation sociale qui à force d'insatisfaction l'a poussé à la délinquance.
Au final on obtient un récit gentiment trash, moqueur et désenchanté. Il n'y a pas beaucoup de péripéties ce qui rend le rythme assez lent, l'écriture est concise et claire, le ton parfois un peu pédant - on sent que l'auteur est passé par la khâgne ! - mais racheté par un brin d'autodérision. On observe ainsi petit à petit les personnages retomber ou non sur leurs pattes et retrouver une nouvelle direction après avoir plané un moment dans ce petit monde déconnecté du réel.

Poursuivons avec une jolie découverte, Le bleu est une couleur chaude, bande-dessinée scénarisée et illustrée par Julie Maroh, alias Djou en tant que blogueuse.
Clémentine, quinze ans, adolescente des plus ordinaires, partage son quotidien entre le lycée, les amis et un flirt naissant avec un de ses camarades. Itinéraire paisible dans une Lille non moins apaisante jusqu'au jour où, au détour d'une rue, son regard croise celui d'une jeune fille aux cheveux teints en bleu. Troublée par cette rencontre, Clémentine est d'abord révoltée et même un peu dégoûtée par les sentiments et désirs que lui inspire l'inconnue. Constatant cependant que sa relation avec son petit ami est une impasse - elle s'avère incapable de "conclure" avec lui - l'adolescente se met à la recherche des cheveux bleus et finit par faire la connaissance de leur propriétaire, Emma, étudiante aux beaux-arts.
L'histoire d'amour qui se noue entre les deux jeunes femmes est tendre et passionnée quoique non dénuée de problèmes. En plus des tracas habituels d'une relation amoureuse s'ajoutent les soucis inhérents aux couples homosexuels face à l'incompréhension de leur famille et de la société. Clémentine est délaissée par une partie de ses amis, carrément jetée à la porte par ses parents lorsqu'ils apprennent la situation et doit trouver refuge chez ceux de sa compagne. Plus tard, en dépit de leur nombreuses années de vie commune, leurs conceptions de leur sexualité s'affrontent toujours, Emma se revendique lesbienne avec fierté alors que pour Clémentine cela reste une affaire privée.
C'est une bonne bd sensible qui a le mérite de traiter avec sincérité de l'amour entre femmes, sexualité que beaucoup jugent au rabais puisque dépourvue de phallus, ou alors uniquement dévolue au plaisir visuel de ces messieurs ^^ Le principal reproche que je ferais à cette bd est d'être peut-être un peu trop fleur bleue mais le dessin chaleureux, les fins visages de faunes des personnages et le choix judicieux de teintes sépias sur lesquelles tranchent de beaux aplats de bleu méritent le détour.
Retour à des thèmes moins intimistes la semaine prochaine, bon vent d'ici là.

3 commentaires:

  1. Bonjour,
    Je rentre de voyage, je suis en retard de deux numéros! Si le roman dont tu parles ne m'inspire pas, la BD me semble plus intéressante. Mais à propos de "roman d'apprentissage" je te parlerai d'un roman dont le héros a ...66 ans! Oui on apprend à tout âge non? C'est un roman traduit de l'islandais "les chaussures italiennes".Je n'ai pas retenu le nom de l'auteur, honte à moi.Frederik vit sur une île en solitaire, relié au monde par le facteur qui vient régulièrement avec son aéroglisseur (il me semble, mais mon souvenir est flou)lui apporter son maigre courrier essentiellement administratif.Un jour débarque sur l'île une personne de son passé...

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  2. Croulant8/5/13 05:27

    Dans le style livre-écrit-par-des-auteurs-qui-ont-aux-alentours-de 65-ans, qui s'interrogent sur leur vie, il y a bien sûr "Chroniques d'hiver" de Paul Auster juste sorti en mars 2013, que vous avez sûrement déjà découvert, sinon que je vous recommande. Mais, vous me direz, Agrado a détourné le sujet vers les écrits d'auteurs au seuil de la vieillesse, or vous êtes jeune et c'était de jeunesse qu'il s'agissait ...

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  3. Oui, j'ai parcouru "Chroniques d'hiver" mais à vrai dire je préfère ses fictions, plus imaginatives comme "Moon palace" ou "Invisible". Ici il s'agit néanmoins toujours de jeunesse puisqu'il raconte ses années d'enfant, d'adolescent et de jeune homme. La vie des jeunes d'aujourd'hui est cependant très différente de celle des jeunes d'il y a quarante ans même si chaque génération revit les mêmes découvertes.

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