mercredi 21 novembre 2012

Entre chaud et froid

Bonjour, les collégiens dont je m'occupe préparent pas mal d'exposés sur toutes sortes de sujets. L'un des derniers portant sur l'amour courtois, je leur ai expliqué qu'il s'agissait d'avantage d'une représentation de l'amour, une certaine forme de littérature et de poésie, que d'une véritable relation.
Les sentiments et émotions quelles qu'elles soient ne s'expriment pas de la même manière selon le contexte ou l'époque, c'est un fait, dans l'occident actuel on peut dire que l'on oscille entre des représentations et un vécu émotionnel fort contrastés.
Commençons par l'amour, d'un côté ce sentiment est représenté comme une panacée, un idéal à vivre et à préserver, de l'autre le couple est censé ne jamais mettre en péril la liberté de mouvement, le désir de changement, la personnalité, les motivations et aspirations personnelles de chaque partenaire. Des conceptions si opposées entraînent fatalement nombre de disputes, incompréhensions, séparations. Et pourtant, le discours sur les ratages amoureux reste très souvent psychologisant, jugeant qu'être seul ou vivre des relations décevantes sont des preuves d'immaturité ou d'une sensibilité pathologique due aux traumatismes de l'enfance. Supprimant la cause sociologique, considérant ce sentiment comme une joli aquarelle fluide et lisse, oubliant tout ce qu'il peut avoir d'ambivalent, d'irrationnel...  
Le grand masturbateur par Salvador Dali (1929)
C'est la thèse de la sociologue Eva Illouz dont le travail porte plus généralement sur l'exploration des sentiments dans la modernité. Un petit extrait ici : http://www.seuil.com/extraits/9782021081527.pdf
A notre époque, aimé, être aimé et sexuellement épanoui est, avec le fait d'être compétent et productif dans son travail, un indicateur de la valeur de soi, de reconnaissance sociale. Au dix-neuvième siècle, c'était plutôt la position de classe et le prestige du métier exercé, professeur était par exemple une profession largement plus estimée que de nos jours. Il y avait aussi la religion, au Moyen-Age, le plus misérable des paysans pouvait s'estimer avoir réussi sa vie s'il était parti pourfendre quelques infidèles en Terre Sainte - la mal-nommée qui ne cesse d'être ensanglantée - sans parler de tous les anonymes des monastères et couvents, ayant prié toute leur vie pour la plus grande gloire de Dieu et un petit coin de paradis - aussi pour recopier et préserver des manuscrits, heureusement !
Les souffrances morales et physiques n'étaient pas non plus considérées comme des choses répugnantes et honteuses que l'on doit cacher en se bourrant de médicaments et d'antidépresseurs pour montrer que l'on se maîtrise corps et âme, ou crier sur la place publique pour se vanter d'en avoir triomphé. Une copine historienne ayant étudié le traitement les blessures de guerre entre fin du Moyen-Age et début de la Renaissance m'avait raconté combien les guerriers dans leurs mémoires se vantaient de s'être fait briser tous les membres au combat, de souffrir encore atrocement de leurs blessures, de la mort de la camarades et d'exhiber avec fierté leurs horribles cicatrices. Tout cela montrant qu'ils n'avaient pas été des chochottes. Je ne me livre pas ici à une apologie du dolorisme, il est évident que le modèle d'indépendance, d'optimisme, de pondération et d'équilibre que propose la société et les cliniciens a de très bons côtés, mais en faisant porter aux seuls individus le poids de leur réussite et de leur bonheur, il fait naître beaucoup de culpabilité devant les souffrances qu'il est normal d'éprouver face aux coups dur.
Face à la mort, par exemple, sur laquelle il faut passer rapidement comme sur des liens généalogiques jugés parfois trop pesants pour l'autonomie alors qu'on invente les techniques les plus extravagantes pour avoir des bébés de son sang. Enfants qu'on éduquera avec l'idée qu'ils ont le pouvoir de tout accomplir, et ne sont en rien redevables à d'autres. Ainsi on ne donne plus aux petits les prénoms de parents ou grand-parents mais des noms parfois inventés pour leur octroyer une personnalité unique. L'individualisme poussé à l'extrême est un leurre certain, on est tous reliés aux autres, aux vivants, aux morts et à leurs milliers d'histoires. C'est le sens du très beau roman de Gabriel Garcia Marquez, étalé sur des générations d'habitants d'une petite ville isolée en pleine jungle, entre réalisme et fantastique dans une Colombie soumise à toutes les mutations, dans laquelle les légendes et écrits transmis ont autant de poids que les actes des personnages eux-mêmes.  
A la semaine prochaine !

1 commentaire:

  1. Merci pour ce rappel de "Cent ans de solitude" que j'ai lu il y a longtemps...Pourquoi donc les choses s'effacent-elles ainsi de ma mémoire? Sans rapport avec cet auteur,dans un genre tout à fait différent, il y en a un autre que j'avais aimé à l'époque où je l'ai lu,( c'est encore plus loin ouuuuh!)"Le quatuor d'Alexandrie" de Laurence Durrell -je ne sais même plus si le nom de l'auteur s'écrit ainsi!)

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